dimanche 4 décembre 2016

Le Ministère de la Vérité

Dans sa correspondance, Tolkien écrit : « J’ai parfois l’impression d’être enfermé dans un asile de fou. » Parfois ? Il avait de la chance. Moi, j’ai parfois l’impression de ne pas y être enfermé, dans l’asile de fous.

La crise, comme de plus en plus souvent – et rien que cette régularité devrait mettre certains en alerte –, vient de la liberté d’expression. Et la séquence actuelle illustre parfaitement le danger qui nous guette.

Il y a d’abord eu l’affaire des affiches du Ministère de la santé visant à inciter les hommes à se protéger quand ils ont des relations entre eux. Les restes de la Manif pour Tous, la droite versaillaise, les électeurs de Fillon, tous se sont levés comme un seul homme pour exiger que le gouvernement retire cette campagne « choquante », « provocante », « immorale », qui « faisait la promotion de l’adultère », j’en passe et des meilleures (il y a même des bouffons qui ont lancé le « homophobe » ! fallait oser).

À ce moment, je me suis dit qu’il faudrait quand même que je me fende d’un billet pour expliquer à ces braves gens qu’il n’y avait rien de choquant là-dedans, et encore moins de motif à retrait ou à interdiction ; qu’il n’y avait rien de choquant dans la sexualité et rien d’impudique dans ces affiches, et que les couples de même sexe n’étant pas plus choquants que les couples hétéros, on ne pouvait réclamer le retrait de ces affiches – sauf à réclamer aussi celui de toute image d’un couple enlacé ou de toute allusion à la sexualité, ce qui semble un peu radical. Mais ça ne me semblait pas urgent, plein de gens faisant le boulot aussi bien que j’aurais pu le faire.

Après, il y a eu l’affaire Sausage Party, pour laquelle on a eu droit à peu près au même topo. De mon côté, après avoir vu la bande annonce et quelques extraits, je me suis dit que ça avait l’air lourd et nul à chier, comme dessin animé, mais enfin, pas de quoi interdire quand même. Je trouvais que ça allait bien avec l’affaire des affiches de prévention des MST et que j’allais pouvoir faire un billet commun.

Et là-dessus, patatras, est arrivée l’affaire de la loi pénalisant les sites anti-IVG. Loi créant, je cite, un « délit d’entrave numérique à l’avortement ». Elle traînait dans les cartons depuis un bail, mais là, ce n’était pas la même chose : tout soudain, elle se trouvait validée par l’Assemblée nationale, autrement dit aux portes de la promulgation.

Examinons les choses sereinement. Ce n’est pas simple, parce que cette loi pue évidemment le piège et le calcul politique. Le gouvernement cherche à renouveler le coup de la loi Taubira – loi que, je le rappelle pour mes lecteurs occasionnels, j’ai approuvée sans la moindre réserve, et pour laquelle je me suis même longuement battu – : diviser la droite et faire apparaître ceux qui s’opposent à lui comme des réactionnaires antiféministes. Et ça marche ! Je l’ai bien vu dans les quelques débats que j’ai pu avoir là-dessus sur les réseaux sociaux : s’opposer à la loi vous catalogue immédiatement comme adversaire de l’avortement.

Or, là encore, j’ai exprimé sur ce blog, depuis cinq ans (et depuis bien plus longtemps ailleurs) une position constante en faveur de l’avortement. On ne peut donc pas honnêtement prétendre que mon opposition à cette loi relève de l’intégrisme catholique ou de la lutte contre cette pratique.

Seulement voilà : on peut être pour l’avortement et pour la liberté d’expression. Dans la version votée par l’Assemblée, la loi prévoit non seulement des amendes, mais encore de la prison, pour ceux qui se rendraient coupables de ce « délit d’entrave numérique à l’avortement ». Envoyer des gens en prison ? Pour avoir publié quelque chose sur Internet ?

On me dit que c’est déjà le cas, que la liberté d’expression n’est pas sans limites. Certains m’invitent même à aller vivre aux États-Unis si je ne suis pas content. Que la liberté d’expression doive être limitée, je n’en disconviens pas : encore une fois, je n’ai pas dit autre chose sur ce blog depuis cinq ans. Mais que ce droit fondamental puisse légitimement connaître certaines limites ne suffit clairement pas justifier n’importe quelle limite. On interdit l’appel à la haine ou à la violence parce qu’ils sont dangereux pour la sécurité physique des personnes ; on interdit la diffamation parce qu’elle nuit à l’intégrité ou à la réputation de quelqu’un. La question qu’il faut donc se poser est la suivante : l’existence de ces sites présente-t-elle un danger tel que leur interdiction y soit la meilleure réponse possible ?

Reprenons donc les arguments des défenseurs de la loi. « Les sites anti-IVG mentent et manipulent leurs lecteurs ! » Oui. Et alors ? Ni le mensonge, ni la manipulation ne sont interdits, que je sache. Et surtout, ils ne peuvent pas l’être : si la liberté d’expression consiste à ne pouvoir dire que la vérité, alors il n’y a plus de liberté d’expression. Quant à la manipulation, tout le monde en fait en permanence, de manière plus ou moins consciente, plus ou moins assumée. Dès lors qu’on discute avec l’autre pour essayer de le rallier à un point de vue, on le manipule, dans une certaine mesure. Souligner le danger présenté par Jean-Marie Le Pen pour inciter les gens à voter Chirac, n’était-ce pas de la manipulation ? Si nous devions mettre les manipulateurs derrière les barreaux, nous y serions tous.

« Mais dans certains cas, on interdit le mensonge et la manipulation : pour les publicités mensongères, les escroqueries, ou pour les fonctionnaires dans le cadre de leur métier. » En effet ; mais les sites anti-IVG entrent-ils dans ce cadre ? S’ils ne gagnent pas d’argent, il n’y a pas escroquerie. Ce ne sont pas des fonctionnaires. On ne peut pas soumettre au régime des fonctionnaires en service l’ensemble de la population : là encore, ce serait la mort pure et simple de toute liberté d’expression. De même, les comparaisons avec les interdictions de publier des sondages dans les jours qui précèdent une élection, ou de tracter devant un bureau de vote, ne tiennent pas la route : ces interdictions sont parfaitement délimitées dans l’espace et dans le temps ; elles sont donc proportionnées. Alors que là, on parle d’interdictions pures et simples, ad vitam aeternam. Ça n’a strictement rien à voir. Restreindre légitimement un droit fondamental de manière proportionnée est une chose ; le fouler aux pieds en est une autre.

« Mais ces sites sont dangereux ! On interdit bien les pitbulls et les armes à feu. » Euh… Non. Certains chiens et certaines armes sont soumis à un contrôle, c’est-à-dire que n’importe qui ne peut pas les posséder, et que leurs propriétaires sont soumis à certaines règles. Rien à voir, donc, avec une interdiction générale.

« Mais il y a ici un sujet de santé publique. » Certes. Et alors ? Est-ce qu’on va aussi, dans la foulée, interdire les sites qui entretiennent la méfiance face à la vaccination ? La pollution et le réchauffement climatique vont nous entraîner, à moyen terme, dans des problèmes de santé publique autrement plus importants que ceux que pose l’avortement ; va-t-on aussi interdire les sites climatosceptiques ? Combien de temps avant que les grands laboratoires ne fassent interdire les sites des lanceurs d’alerte sur les possibles effets néfastes de leurs médicaments, toujours au nom de la santé publique ?

 « Mais les sites anti-IVG se font passer pour des sites institutionnels ! C’est interdit ! » Ben oui, banane : c’est déjà interdit. Pourquoi rajouter une loi ? S’ils se font passer pour des sites de l’État, qu’on les punisse ! Les outils législatifs existent déjà ; pourquoi en faire d’autres ? Vous trouvez qu’en France on n’a pas assez de lois ?

« Ah ben oui mais il y a des failles. Il faut une nouvelle loi pour les boucher ! » D’accord. Mais pourquoi cette loi-là ? On peut très bien mieux définir le fait de se faire passer pour un site institutionnel ou gouvernemental sans pour autant créer de « délit d’entrave numérique à l’IVG » : c’est dangereux et complètement disproportionné. Bien sûr, si tu veux te débarrasser des termites dans ta maison, tu peux brûler ta maison. Ça va sûrement tuer les termites. Est-ce que ce sera la meilleure solution pour autant ?

« Mais ils empêchent les femmes d’exercer un de leurs droits ! » Ils empêchent ? Maintenant quand on parle, quand on discute, quand on incite, on empêche ? Mais enfin, les mots ont un sens ! On ne peut pas mettre sur le même plan les pressions réelles (« Fais ça sinon, au choix : je te vire, je te chasse de chez toi, je te frappe etc. ») et la simple incitation à faire ou ne pas faire quelque chose.

 « Ah mais non parce que là c’est pas pareil ! Ils abusent de la faiblesse des femmes ! Ça aussi, c’est interdit ! » Enfin. Ça, c’est le seul argument un tant soit peu pertinent des partisans de la loi. Mais on doit lui faire la même remarque que plus haut : si c’est déjà interdit, pas besoin de le ré-interdire.

À ce stade, certains vont fatalement me dire : mais s’il ne s’agit que de lutter contre l’inflation normative, est-ce vraiment si important ? Est-ce vraiment grave de rajouter une loi pour redire ce que d’autres lois disaient déjà ?

Oui, c’est grave ; c’est grave, parce que la nouvelle loi ne dit pas tout à fait la même chose que les anciennes. L’usurpation d’identité, le fait de se faire passer pour des sites institutionnels, l’abus de faiblesse, tout cela est déjà puni, ce qui rend la nouvelle loi inutile. Mais ce qui la rend dangereuse, et pas seulement inutile, c’est que sur le fond, il ne s’agit pas de ça : il s’agit d’interdire des publications parce qu’elles ne vont pas dans le sens de ce que pense le gouvernement.

Ça, c’est plus que dangereux, c’est dramatique. Nous ouvrons une porte (ou plutôt nous continuons à ouvrir, parce que ça fait longtemps qu’on l’a déverrouillée, celle-là) que nous ne pourrons plus refermer ensuite. Comment croire, après ça, qu’on ne verra pas fleurir des délits d’entrave à tout un tas d’autres choses ? La même logique est déjà à l’œuvre. C’est ainsi, par exemple, qu’on limite férocement l’activité des lanceurs d’alerte parce qu’ils entravent le bon fonctionnement des entreprises et de l’économie.

Comment les gens peuvent-ils être assez bêtes pour croire que les choses vont en rester là ? Comment ceux qui demandaient hier la liberté de montrer deux hommes s’embrasser peuvent-ils aujourd’hui prétendre interdire à d’autres de publier leur opposition à l’IVG ? Comment peuvent-ils être assez stupides pour s’imaginer que ça n’ira pas plus loin et qu’ils n’en seront pas victimes à leur tour demain ?

Les outils du totalitarisme sont déjà là, tous, et il ne se passe pas un mois sans que nous en rajoutions encore à la panoplie. Comment croyez-vous qu’ils seront utilisés demain ? Quand ce sera Valls qui sera président ? Et quand ce sera Fillon ? Et quand ce sera Marine Le Pen ? Et vous croyez peut-être que Marine Le Pen est le pire que l’avenir puisse nous réserver ? Mais vous n’avez été ni au collège, ni au lycée, ou quoi ? Ou alors vous avez séché l’histoire ? Le fait que des associations ou des groupes comme La quadrature du Net, Rue 89 ou Charlie Hebdo se soient opposés à cette loi, ça ne nous met pas la puce à l’oreille ?

L’apathie des gens sur ce sujet est plus que sidérante : elle fait froid dans le dos. On peut déjà parier que personne ne descendra dans la rue pour lutter contre cette loi, même ceux qui s’opposent à elle. Pour lutter contre (ou pour) le mariage pour tous, ou contre la loi travail, ça oui, on est bons. Mais pour la liberté d’expression, il n’y a plus personne. C’est logique, et tout colle ! Les gens, finalement, ne veulent pas la liberté d’expression en soi ; ils la veulent pour eux ; mais pour ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, c’est immédiatement la demande d’interdiction qui ressort. Autant dire que l’attachement à la liberté d’expression, chez nous, est proche de zéro, et que la majorité des gens n’a finalement aucune idée de ce que signifie cette notion. Ils en ont une vision à la Saint-Just (« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! »), qui en est la négation même, alors qu’il faudrait qu’ils en aient la vision de Voltaire (je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire[1]).

Encore une fois, lutter contre ces sites, souvent infects et dangereux, est évidemment une nécessité. Mais pas à n’importe quel prix. La loi nous offre déjà les moyens de les sanctionner quand ils abusent des droits fondamentaux : utilisons-la. Argumentons, discutons, expliquons, informons. Faisons comme Aurore Bergé : révélons grand jour le discours qu’ils tiennent aux femmes qui les appellent. Mais de grâce, n’enfonçons pas un nouveau coin dans une liberté parmi les plus précieuses, qui est déjà, et de plus en plus, attaquée de toutes parts.






[1] Je sais, je sais, la citation n’est pas authentique, c’est pour ça que je n’ai pas mis de guillemets. Mais elle exprime quand même bien la pensée de Voltaire.

lundi 21 novembre 2016

Présidentielles : Dracula en passe de l’emporter

Il y a une constance, non ? Dieu et les bons peuples ont dû, de concert, se décider à donner raison à ceux qui considèrent que la démocratie n’est, décidément, pas le meilleur régime possible, ni même le moins pire. Je ne suis pas démocrate, mais si je l’étais, je trouvais la séquence un peu dure à avaler. Orban en Hongrie, Droit et Justice en Pologne, le Brexit, Trump, et maintenant Fillon ! Ils prennent cher, les démocrates.

Ce qui est rigolo, outre le fait que les élections semblent de plus en plus pousser au pouvoir le plus débile ou le plus salaud possible (ou les deux, car ce n’est pas incompatible), c’est aussi la constance des surprises sondagières. Fillon, on le sentait monter depuis quelques jours, quelques semaines au mieux, mais enfin de là à passer pas si loin que ça d’une élection au premier tour, il y avait un pas ! Au pire, on se disait qu’il pouvait prendre la place de Sarko comme deuxième homme, donc dégager Sarko au passage, puis se faire tranquillement battre par Juppé au second tour, et tout serait allé comme prévu.

Et voilà qu’il nous fait plus de 40% et reçoit dans la foulée le soutien des revanchards (Sarko est forcément furax, et a décidé de punir celui dont il considère qu’il lui a volé sa place) et des vendus (Bruno Le Maire est particulièrement décevant : son soutien à Fillon, alors que les idées de Juppé sont bien plus proches des siennes sur beaucoup de points, sent le rat quittant le navire de la défaite). On voit donc assez mal comment il pourrait ne pas l’emporter dimanche prochain.

Or, c’est grave. Car au-delà de l’apparente ressemblance de ce que tous ces braves gens nous proposent comme recette-miracle pour assurer notre bonheur flexi-sécurisé, ni les programmes, ni les personnalités ne sont réellement les mêmes.

Du point de vue du programme, Fillon a probablement un des pires des candidats de droite. Il cumule l’extrême dureté du néolibéralisme le plus droitier avec un néo-conservatisme sociétal parfaitement anachronique. Parmi ceux qui avaient leur chance d’être élus, il est le seul à avoir constamment promis de revenir partiellement sur la loi Taubira. Il porte un programme de destruction des derniers restes de l’État social et souhaite supprimer 500 000 fonctionnaires en 5 ans – une pure folie qui rendrait l’État encore plus incapable d’assurer des missions pourtant aussi essentielles que l’éducation, la sécurité et l’éducation.

Du point de vue la personnalité, il faut se méfier de Fillon, homme dur, droit dans ses bottes et dans ses certitudes, qui représente la notabilité catholique de province dans ce qu’elle a de pire – et c’est moi qui le dis, alors que je suis moi-même, peu ou prou, un notable catholique de province. Il a tout à fait ce qu’il faut pour appliquer concrètement ses délires, d’autant que tout le poussera à gouverner par ordonnances et qu’il pourra peut-être même s’appuyer sur une très large majorité parlementaire.

Fillon est donc un homme dangereux porteur d’un projet politique dangereux. Or, s’il remporte la primaire à droite, il est quasiment certain d’emporter la présidentielle en mai prochain. Le rejet du PS est tel qu’il est impossible que la gauche passe la barre du premier tour ; mais les autres ne feront pas mieux. Bayrou ira au combat, bien sûr, mais il fera probablement moins de voix que Fillon au premier tour : Juppé, ayant participé à la primaire, ne pourra sans doute pas le rejoindre officiellement (même si ce n’est peut-être pas l’envie qui lui en manquera) ; et il pourrait aussi être gêné sur sa « gauche » par Macron. Bref, Fillon serait presque assuré de l’emporter au premier tour, et aurait à affronter Marine Le Pen au second ; comme elle ne dispose pas d’alliances suffisantes pour le battre, Fillon l’emporterait haut la main – quoique moins brillamment, sans doute, que Chirac en 2002.

Et quand je dis que Fillon est un homme dangereux, je pèse mes mots. Il ne faut pas se réfugier dans l’attitude confortable qui consiste à affirmer que tout ça, c’est bonnet blanc et blanc bonnet pour ne pas avoir à affronter ses responsabilités personnelles. Non, Juppé et Fillon, ce n’est pas la même chose. Je suis loin d’être un fanatique du maire de Bordeaux ; c’est un homme de droite, et de droite dure, pas de droite sociale – quelque chose qui a de toute façon à peu près disparu du paysage politique. Mais son programme n’est tout de même pas comparable à celui de Fillon. Sur le climat, sur la fonction publique, sur le mariage homosexuel et sur tant d’autres points, ils diffèrent vraiment.

Nous sommes donc dans une situation tout à fait comparable à celle de 2007. À ce moment, il était évident pour qui avait des yeux pour voir que Ségolène Royal ne pouvait pas l’emporter au second tour face à Nicolas Sarkozy ; et il était à peu près aussi évident que François Bayrou, s’il parvenait à passer la barre du premier tour, gagnerait le second face à Nicolas Sarkozy. La seule et unique manière d’éviter Sarkozy était donc de voter Bayrou au premier tour de la présidentielle. Ce que j’ai fait – en me bouchant le nez, car je n’apprécie Bayrou qu’à peine plus que Juppé, mais que j’ai fait quand même, et que je n’ai jamais regretté. Ma tactique de l’époque était la seule gagnante. Mes amis de gauche ont refusé de me suivre et ont contribué à faire élire Sarkozy, avec toutes les conséquences que l’on sait.

Les électeurs d’aujourd’hui sont face à la même responsabilité. Laisser Fillon gagner la primaire de la droite, c’est lui assurer une victoire quasi-certaine à la présidentielle de mai 2017, alors que nous avons encore la possibilité d’offrir cette même victoire à un homme peut-être pas meilleur, mais nettement moins pire.

On pourrait évidemment défendre le laisser courir et croire à un retournement de situation dimanche prochain. Mais un tel retournement n’arrivera pas tout seul. Le vote Fillon n’a pas été un vote de barrage : ceux qui voulaient bloquer le retour de Sarkozy ont voté Juppé dans leur immense majorité. Le vote Fillon est, je le crains, un vote de conviction : c’est celui de la droite traditionnaliste et conservatrice provinciale ou versaillaise, celle qui a fourni le gros des bataillons de la Manif Pour Tous, qui n’a jamais digéré les défaites idéologiques que le PS lui a imposées depuis 2012 et qui veut prendre sa revanche. Il y a peu de chances qu’elle désarme dans une semaine, surtout maintenant qu’elle a l’espoir de vaincre le « candidat des médias », qu’elle déteste par-dessus tout justement parce qu’il est, sur les sujets de société, un peu moins rétrograde que la moyenne de ses concurrents.


Ne nous faisons pas d’illusion : si un retournement advient dimanche prochain, il sera le fait des électeurs de gauche qui auront fait barrage à Fillon et au danger qu’il représente. Dimanche prochain, on peut aller voter à contrecœur, mais je crois qu’il faut aller voter.

vendredi 11 novembre 2016

La démocratie sans filtre, ou La leçon Trump

Et voilà, Trump est élu. Je dois bien dire que même moi, je ne m’y attendais pas vraiment. Je n’y croyais pas, au fond, comme je ne croyais pas vraiment au Brexit il y a quelques mois. Et pourtant, ça colle tellement bien avec mes idées ; ça me donne tellement raison ! Qu’est-ce qu’on dit, à Tol Ardor ? Que le peuple, dans sa globalité, n’a malheureusement pas les moyens de gouverner de manière intelligente pour faire face à la Crise actuelle ; qu’étant donné l’urgence de cette Crise et en particulier de son volet écologique, nous n’avons pas le temps de l’éduquer ; et qu’en conséquence, il est nécessaire de mettre en place un régime autoritaire (certes très particulier et très différent de ceux dont notre histoire nous donne des exemples) pour faire face à la Crise.

Vous me pardonnerez de me répéter, mais franchement, si les populations des pays développés s’étaient toutes passé le mot pour nous donner raison sur toute la ligne, elles ne s’y seraient pas prises autrement. Le joyeux combo Sarko-FN en France, Orban en Hongrie, le Brexit au Royaume-Uni, et maintenant Trump aux États-Unis… Faut arrêter, les gars ! C’est bon, vous nous avez enlevé le peu de foi qui pouvait nous rester en la démocratie – moi, j’avoue qu’il ne m’en restait guère.

Bien sûr, j’exagère. Pas sur la bêtise populaire, hein ! Là-dessus, comme le prouve ma surprise devant ce résultat, j’aurais même plutôt tendance à en enlever. En revanche, les partisans de la démocratie ne comprennent toujours pas. On a beau leur demander, à chaque élection, « mais enfin, il vous en faut encore combien, des résultats comme ça, pour comprendre ? », il faut croire qu’il leur en faut toujours un de plus. Ils ont toujours les mêmes excuses : c’est la faute des politiciens – des médias – des institutions – de l’abstention, barrez les mentions inutiles. Ou alors, la bonne vieille « c’est parce que le peuple n’est pas encore éduqué ». Ben oui, mais s’il ne l’est pas encore, qu’on ne lui donne pas encore le pouvoir ! Bref. Pas la peine de continuer, je pisse dans un violoncelle.

En soi, j’avoue que je j’aurais assez envie de vous laisser là-dessus. Sur cette idée toute simple que si, après ça, vous y croyez encore, à la démocratie, ben tant pis pour vous. Que si vous pensez encore qu’elle peut résoudre la crise de notre époque (car je ne nie pas qu’elle ait été bonne pour résoudre les crises d’autres époques ; je dis seulement qu’on n’est plus en 1940 et que la démocratie n’est plus adaptée aux problèmes auxquels nous, on doit faire face), eh bien vous n’avez qu’à continuer à ne rien faire contre, à pleurnicher à chaque résultat électoral qui ne vous convient pas, et à ne rien comprendre à rien. Et j’ai envie d’ajouter qu’il ne faudra pas pleurer quand le prochain connard élu par des connards vous enverra dans un camp, ou devant un peloton d’exécution, ou tout bêtement réduira vos libertés à néant. Bien sûr, ça me fait gavé-chier que moi, moi qui vous aurai pourtant averti, je sois moi aussi destiné à finir avec vous dans le camp ; mais bon, sauf à partir au Canada, je n’y peux pas grand-chose (parfois j’y pense, à fonder Tol Ardor au Canada plutôt qu’en France).

Mais comme je suis bon prince et que je vous aime bien, je vais quand même essayer d’aller un peu plus loin. On va essayer de comprendre un peu mieux, d’y voir un peu plus clair. Parce qu’il y a quand même une nouveauté dans le fait qu’on dégringole à ce point dans l’échelle de l’intelligence humaine.

Que la démocratie, depuis qu’elle a triomphé, ait porté au pouvoir des gens qui nous ont fait passablement de mal, c’est assez clair. Prenons les deux problèmes fondamentaux de notre temps, les inégalités entre les hommes et la destruction généralisée de la nature. Bien rares ont été les épisodes où la démocratie a contribué à réduire les inégalités : le Front populaire chez nous, le New Deal aux États-Unis, une progression, ponctuellement, des droits sociaux – encore a-t-elle la plupart du temps été au moins autant le fruit de la lutte des travailleurs que du véritable fonctionnement démocratique des institutions ; et encore a-t-elle été bien souvent grignotée et détricotée par les patrons et les actionnaires. Bref, l’immense majorité des élus de tous les pays développés a sciemment aggravé le premier problème – il faut dire qu’eux et leurs potes en étaient les premiers bénéficiaires ; qui ne leur pardonnerait pas ?

Quant au second, qui a bétonné la France et relancé l’industrialisation à outrance si ce n’est le gaullisme démocratiquement élu ? Il est assez amusant de constater à quel point de Gaulle a été un grand homme quand il a lutté contre le nazisme, c’est-à-dire quand il n’avait aucune légitimité démocratique, mais seulement celle des circonstances ; et comme, dès qu’il a été élu, il est devenu l’architecte d’une société sclérosée et perfusée au pétrole. Bref, là encore, nos démocraties ont pavé la voie à tout ce que nous connaissons aujourd’hui : la sixième extinction massive, le réchauffement climatique, la destruction des écosystèmes – bref les joies de l’anthropocène.

Mais alors finalement, qu’est-ce qui a changé ? Quelle différence entre Trump qui nie le réchauffement climatique et de Gaulle qui bétonne la France ? La différence, c’est le contexte. À l’époque de de Gaulle, il fallait une lucidité exceptionnelle pour comprendre les dangers que présentait la civilisation techno-industrielle ; alors qu’aujourd’hui, il faut un aveuglement exceptionnel pour ne pas les voir. De Gaulle était un homme d’une grande intelligence et d’une grande culture, mais c’était un homme de son temps. Alors que Trump est tout simplement un crétin, un imbécile, un arriéré, un abruti.

Et ça, c’est un changement. Pendant longtemps, les démocraties ont porté au pouvoir des gens pas forcément exceptionnels, pas forcément des génies visionnaires ou des monstres de lucidité et de clairvoyance, mais des gens qui, tout de même, faisaient le boulot avec une certaine intelligence. Il y avait des filtres qui faisaient qu’on n’arrivait pas au pouvoir sans une certaine culture, une certaine intelligence, qui, même si elles ne suffisent certainement pas à garantir une bonne action politique – j’entends déjà ceux qui vont me rappeler que nombre de médecins des camps de la mort étaient des gens qu’on pressentait pour le Nobel avant la guerre –, restent quand même préférables à leur absence.

Aujourd’hui, ce sont ces filtres qui ne fonctionnent plus. Pire encore, ils se sont inversés : non seulement la culture n’est plus un prérequis pour accéder au pouvoir, mais elle est devenue un handicap. Un homme comme Mitterrand serait complètement inaudible aujourd’hui ; après lui, Chirac, autre homme de culture, a dû se faire passer pour un crétin toute sa vie pour se faire élire et garder sa popularité. Quant aux suivants, sans être aussi stupides que Trump, ce sont clairement des gens qui ouvrent un livre tous les vendredi premier du mois et qui ne mettent jamais les pieds à l’opéra.

Qu’est-ce qui a fait tomber ces filtres ? Une réponse précise et approfondie nécessiterait sans doute un livre entier, mais je crois qu’on peut oser une piste avec le déclassement et la peur du déclassement. La mondialisation a, clairement, accru les inégalités et renforcé la pauvreté dans les pays développés. Pour schématiser très sommairement, on pourrait dire que, dans ce contexte de globalisation de l’économie, les machines et les Chinois ont récupéré les emplois dont bénéficiaient auparavant les habitants des pays riches ; que la raréfaction des ressources a parallèlement fait diminuer leur pouvoir d’achat ; et que, face à cette double crise, les élites ont catégoriquement refusé de partager le fardeau, et se sont débrouillées pour en faire porter tout le poids, intégralement tout le poids, sur les catégories populaires.

Du coup, elles souffrent, les catégories populaires. Je crois que beaucoup de gens ont du mal à réaliser à quel point les pauvres galèrent pour vivre, tout simplement. La polémique sur le prix du pain au chocolat de Copé en était révélatrice : ceux qui se moquaient ignoraient que les pauvres n’achètent pas leur pain au chocolat en boulangerie à 1,50€, mais chez Lidl, en boîte, à 15 centimes l’unité. Copé l’ignorait aussi, bien sûr, mais ce n’est pas la question. C’est cet écart entre la classe moyenne et les catégories vraiment populaires dont on n’a pas toujours conscience.

Or, les classes populaires, elles, le ressentent très violemment. Les commentateurs s’indignent généralement de ce que leur colère trouve son exutoire dans un vote pour un milliardaire comme Trump ou une héritière comme Marine Le Pen ; mais c’est qu’ils n’ont pas compris qu’il n’y a aucune ignorance là-dedans. Seulement, les pauvres en veulent infiniment moins aux ulra-riches qu’aux classes moyennes qui ont réussi, plus ou moins modestement bien sûr, mais qui mènent tout de même la vie agréable qu’elles n’ont pas.

Cela peut sembler curieux, mais s’explique en réalité assez bien. D’abord parce que les ultra-riches sont trop loin des pauvres, trop inaccessibles ; ils vivent trop dans une tour, pour ne pas dire sur une autre planète. En outre, les plus pauvres peuvent facilement se reconnaître dans leurs propos : cette élite économique, puisque très riche, mais qui n’a jamais accédé aux responsabilités, donc qui peut se présenter comme l’outsider anti-Système, joue facilement sur la peur du déclassement qui trouve ses boucs émissaires dans des catégories perçues comme des privilégiés, parfois avec une part de vrai (comme pour les fonctionnaires), parfois de manière délirante (comme pour les migrants).

Inversement, les classes moyennes sont proches des pauvres, donc accessibles à leur colère, à leur rage. C’est particulièrement vrai pour la moyenne bourgeoisie intellectuelle, nourrie d’une culture que les classes populaires ont dans leur immense majorité toujours perçue comme étrangère et les excluant par nature. Alors forcément, quand cette classe moyenne intellectuelle – les journalistes, les profs… –, qui représente tout ce que les pauvres détestent, conchie à longueur d’émission télé un type qui représente tout ce que les pauvres envient, et qui en plus tient les propos qu’ils ont envie d’entendre, un pont se construit entre les pauvres et le riche populiste.

Y a-t-il une issue ? Un sondage IPSOS réalisé du 21 au 25 octobre 2016 révèle que les Français commencent à se rendre compte que la démocratie est grippée. 57% pensent qu’elle fonctionne mal, 77% pensent qu’elle fonctionne de plus en plus mal. Entre février 2014 et octobre 2016, la part des gens qui affirment que « le régime démocratique est irremplaçable, c’est le meilleur possible » est passé de 76 à 68% ; parallèlement, la part de ceux qui pensent que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie » est passée de 24 à 32%. Un tiers des Français qui pensent que d’autres régimes pourraient être aussi bons que la démocratie, ce n’est pas rien. 33% se montrent même favorables à un régime autoritaire dont la description n’est pas si éloignée de ce que propose Tol Ardor.

C’est, indéniablement, un signe que certaines de nos idées progressent dans la société. Est-ce pour autant un signe d’espoir ? Assez faible, il faut le reconnaître : pour l’instant, ce désir d’autorité est justement capté par les incompétents du style de Trump ou de Le Pen. Les mentalités changent, mais il est probable que ce ne sera pas suffisant pour arrêter le train fou qui nous envoie dans le mur et conduit notre civilisation à son écroulement.


*** EDIT ***

Je crains de m’être, avec cet article, bien mal fait comprendre, voire attiré quelques inimitiés. Je vais donc revenir sur deux séries de critiques récurrentes.

1/ On me reproche de n’avoir pas vu que le vote Trump est avant tout un vote des classes moyennes. À cela, je réponds deux choses.

La première, c’est que je n’ai jamais dit que le vote Trump était d’abord celui des classes populaires ; j’ai dit qu’il était aussi celui des classes populaires, ce qui est indéniable.

La seconde, c’est que le terme « classe moyenne » est un générique très vague qui recouvre énormément de situations différentes. Le vote Trump est en effet un vote des classes moyennes, mais avant tout des classes moyennes inférieures, les moins riches donc, qui sont aussi les moins éduquées. Surtout, les électeurs de Trump sont des gens qui, à tort ou à raison, se voient comme déclassés, c’est-à-dire vivant moins bien que leurs parents, ou menacés par le déclassement. C’est un vote des campagnes, des petites villes, des banlieues des villes moyennes, bref un vote des périphéries ; un vote des agriculteurs, des ouvriers, des petits entrepreneurs etc.

Il faut donc se méfier de la distinction un peu simpliste entre « catégories populaires » et « classes moyennes » sur le seul critère du revenu. Elles sont parfois sociologiquement très proches.

2/ Sans surprise, on me reproche mon élitisme. Dans une certaine mesure, je l’assume. Mais je voudrais tout de même préciser un point essentiel. J’ai parlé de l’importance de l’intelligence et de la culture pour mener une action politique qui soit la meilleure possible. Je persiste et signe ; mais ceux qui m’accusent de mépriser le peuple et les petites gens n’ont pas compris mon propos.

En effet, ni l’intelligence, ni la culture n’ont grand-chose à voir ni avec le milieu social d’origine, ni avec les diplômes. Ludovine de la Rochère ou Donald Trump sont issus des élites économiques de la société, et ce sont des crétins. Hollande est bardé de diplômes, et il ne vaut guère mieux. Inversement, François Cavanna, ancien maçon qui n’avait que le brevet en poche, était un homme d’une immense culture et d’une intelligence lumineuse.

Je ne prétends donc ni qu’il faille la fortune, ni qu’il faille des diplômes pour bien gouverner. Tous cela, nos dirigeants les ont, et ils nous mènent droit dans le mur. Mais il faut de l’intelligence, et il faut de la culture. Elles seules donnent à un homme le recul, la hauteur de vue nécessaires au gouvernement des hommes.

Ce qui nous amène à un dernier point : la culture et l’intelligence ne rendent aucunement « supérieur ». Cela n’aurait aucun sens, car je crois très profondément que les hommes naissent et demeurent égaux en dignité. Elles sont seulement – je pèse chaque mot – nécessaires – et non pas suffisantes – au gouvernement des hommes. Celui qui sait se battre n’est pas supérieur à celui qui ne sait pas ; mais il est plus apte à assurer la défense de la Cité. Celui qui sait jouer de la harpe n’est pas supérieur à celui qui ne sait pas ; mais il est plus apte à jouer de la harpe dans un orchestre. De la même manière, certains, sans être supérieurs aux autres, sont plus aptes à gouverner.

mercredi 2 novembre 2016

Le sens du politique

Au cœur de l’opposition entre royauté et démocratie se trouve, entre autres, la question de la compétence. Le démocrate ne peut qu’avoir foi en un postulat, la fameuse théorie de la « compétence des incompétents ». En résumé, le politique, échappant à une règle par ailleurs universelle, ne nécessiterait pas de compétence particulière et serait donc légitimement exercé par l’ensemble des citoyens. Seuls peuvent jouer de la harpe ceux qui ont appris à jouer de la harpe, seuls peuvent faire des chaussures ceux qui ont appris à faire des chaussures ; mais tous les citoyens seraient également aptes à décider de ce qui est bon pour la communauté ; et c’est de la multiplicité des prises de position et finalement de la décision majoritaire que viendrait le plus grand bien possible. Ce postulat est la seule justification possible de la souveraineté populaire et de son corollaire, le suffrage universel.

Évidemment, il est largement mis en échec par la réalité : les régimes démocratiques n’ont pas su régler le très ancien problème des inégalités – ils auraient même plutôt eu tendance à l’aggraver – ; et ils ont donné naissance à la crise écologique. On me dira qu’ils ne sont pas les seuls : la crise écologique vient de toutes les sociétés industrielles, qu’elles soient ou non organisées démocratiquement. C’est vrai ; mais il n’en reste pas moins que, dans la résolution de cette crise, les démocraties n’ont pas su avancer.

Face à cette réalité, les partisans de la démocratie ont deux réponses possibles. Les moins lucides affirment que si les choses vont mal, c’est justement parce que nos sociétés ne seraient pas assez démocratiques. Selon le vieux principe qui veut qu’on a les pieds mouillés tant qu’on est au milieu du gué, ils affirment que davantage de démocratie réglerait tous nos problèmes – et de proposer des évolutions institutionnelles comme le tirage au sort, la proportionnelle ou la démocratie directe. Mais il s’agit là d’un pur acte de foi : rien dans la réalité ne nous permet de croire que donner réellement le pouvoir à la majorité nous sortirait les couilles des ronces. Bien au contraire, les micros-trottoirs, les sondages d’opinion, les audiences de Cyril Hanouna, tout est là pour nous rappeler que donner un vrai pouvoir aux vraies gens serait sans doute une très mauvaise idée.

Arrive donc une seconde réponse, celle des démocrates les plus lucides : mais c’est que le peuple n’est pas assez éduqué ! On peut passer rapidement sur le côté amusant qu’il y a à considérer que le peuple n’est pas éduqué dans la mesure où il ne vote pas comme nous. Le vrai problème de cette réponse, c’est qu’on ne peut pas espérer éclairer les foules en moins de quelques décennies. Or, si la question des inégalités, qui patiente depuis des millénaires, peut bien attendre un siècle de plus, ce n’est pas le cas de la crise écologique, dont l’urgence impose des mesures rapides.

Cela, il me semble que de plus en plus de gens s’en rendent compte. Même si la démocratie reste évidemment défendue par une écrasante majorité de la population, surtout dans les pays développés, on observe tout de même une montée en puissance de l’idée que la Crise actuelle ne pourra être réglée que par des régimes plus ou moins autoritaires.

Au sein de cette mouvance, Tol Ardor défend plus particulièrement un système novateur, une royauté participative, constitutionnelle mais non parlementaire. Un de nos arguments est que, le peuple dans sa globalité étant incapable d’assumer le pouvoir, il doit être détenu par ceux qui en ont la compétence. Ce qui ne nous empêche pas, par ailleurs, de vouloir conserver les principaux acquis des démocraties : d’une part parce qu’à l’échelle locale, il nous semble que la démocratie reste un mode d’organisation pertinent ; d’autre part parce que le caractère participatif du système que nous prévoyons n’est pas un vain mot – nous reconnaissons parfaitement l’utilité de l’expression d’une pluralité d’opinions, nous ne critiquons que le mode de décision à la majorité des voix ; enfin et surtout par notre insistance sur les droits de l’homme.

Mais on nous fait souvent cette réponse : ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir ne sont pas réellement le peuple, mais des technocrates formés à son exercice. Sortant des IEP, de l’ENA et consort, ils devraient bien l’être, compétents ! Pour beaucoup, c’est la preuve que le pouvoir ne s’apprend pas et n’a rien à voir avec aucune compétence.

Or, cette déduction apparemment logique vient d’une mauvaise compréhension de la compétence nécessaire à l’exercice du pouvoir et donc de la formation que requiert l’acquisition de cette compétence. Le pouvoir nécessite en effet deux types de compétences. La première est d’ordre technique : il s’agit de savoir comment on exerce le pouvoir, c’est-à-dire ce qui fonctionne ou pas, la manière dont les hommes réagissent à telle ou telle situation, les grandes lois de l’économie et de la politique, la situation du monde etc. Cet aspect du pouvoir politique est évidemment essentiel à son exercice.

Cependant, il n’est pas celui qui est le plus essentiel. Le plus essentiel, c’est l’aspect moral du pouvoir politique : il s’agit de savoir pourquoi et dans quel but on exerce le pouvoir politique, et ce qui peut mener à ce but. Ce qui implique de multiples exigences : une rigueur morale consistant à préférer l’intérêt général à son intérêt particulier, mais également une compréhension intellectuelle des raisons qui font que ce bien commun doit être recherché, ainsi que des moyens qui permettent de l’atteindre. Pour être apte à gouverner, il ne faut pas seulement avoir la passion du bien commun ; encore faut-il comprendre pourquoi la surveillance généralisée des citoyens ou la course à la croissance ne sauraient être des moyens pour l’accomplir.

Finalement, on voit que la formation nécessaire à une bonne action politique n’est pas d’abord d’ordre technique mais moral et donc philosophique, comme l’a très bien montré Platon dans La République. Et c’est précisément cela qui manque aux politiciens de nos jours : ils sont formés à la technique de la politique, mais pas à sa philosophie. Ce qui explique que, malgré leurs titres et leurs diplômes, ils soient totalement incompétents : n’ayant que le volet technique de la formation politique, et pas son volet philosophique, ils n’ont finalement pas véritablement de formation de décideurs, mais seulement d’exécutants. Ce sont donc des exécutants qu’on a mis aux manettes : un peu comme un pilote de navire qu’on aurait propulsé capitaine. Or, ce n’est pas du tout le même métier.

Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas seulement de faire appel à la vertu des hommes politiques. D’abord parce que dans ce domaine, la vertu est nécessaire, mais aussi dangereuse. Durant la Révolution française, le très-vertueux Robespierre, l’ascète, l’Incorruptible comme on le surnommait à l’époque, mit en place un régime qui, sans être totalitaire – il n’en avait pas les moyens technologiques – avait cependant une volonté totalitaire ; alors que dans le même temps, Danton, le viveur, le corrompu, l’homme qui maîtrisait à la perfection l’art de faire coïncider ses idéaux avec ses intérêts, condamna les excès de la Terreur et finalement donna sa vie pour ce combat.

Ce qui explique cela, c’est que le pouvoir comporte toujours un risque corrupteur, et que même la vertu peut être corrompue. La vertu corrompue, dévoyée de Robespierre s’est révélée plus dangereuse pour le pays que les calculs en partie égoïste de Danton. La vertu personnelle d’un individu n’est donc pas, à elle seule, le garant de ses qualités de décideur. C’est pourquoi il ne faut pas se reposer uniquement sur elle : comme l’ont très bien compris Montesquieu, puis d’autres philosophes comme Mirabeau ou Alain, ce n’est pas d’abord dans la vertu personnelle des dirigeants que se trouve le salut en politique, mais dans l’équilibre des pouvoirs.

Cette idée, complexe, est souvent mal comprise. En particulier, nombreux sont ceux qui confondent équilibre des pouvoirs et démocratie. Pour continuer sur la période révolutionnaire, on pourrait citer Camille Desmoulins, ami de Danton et de Robespierre, qui avait proposé de confier un pouvoir absolu à une Assemblée nationale élue. Mirabeau, au contraire (encore un homme assez vénal et corrompu, d’ailleurs), avait bien compris que, même élue, une Assemblée sans contre-pouvoir ne pourrait que devenir despotique. Comme Montesquieu, il promouvait non pas une véritable démocratie, mais une monarchie constitutionnelle qui, tout en donnant un véritable pouvoir politique au roi, ne le laisserait pas sans contre-pouvoirs.

Cela étant, même si la vertu ne saurait être le tout du politique, elle n’est pas non plus rien ; on ne peut pas s’en remettre à elle seule pour penser un système politique un peu moins mauvais que le nôtre, mais on ne peut pas non plus faire comme si elle n’avait aucune importance. Or, c’est précisément ce qui est en train de se passer : le triomphe des valeurs capitalistes et libérales en économie légitime tous les égoïsmes, alors même que les valeurs portées par les religions, qui auraient pu faire contrepoids, sont en chute libre. Les élites ont bien sûr toujours profité des systèmes politiques pour faire leur beurre ; mais il y a une soixantaine d’années, elles avaient conscience que c’était mal, ou du moins illégitime et donc répréhensible. Aujourd’hui, on a l’impression que la disparition de la vertu en politique est telle que ceux qui refusent de payer leurs impôts ou détournent l’argent public n’ont même plus conscience de mal faire.

On retombe, en fin de compte, sur la question de leur incompétence politique, c’est-à-dire de l’absence totale de formation et de pensée philosophique et morale chez eux. La vertu qu’il leur manque, ce n’est pas une qualité personnelle innée qu’on aurait ou pas, c’est une véritable formation de philosophes.

Est-il possible de remonter la pente de l’intérieur du système démocratique ? Cela me semble malheureusement improbable. Comme l’a montré Platon – encore lui –, la démocratie ne porte pas au pouvoir ceux qui ont les compétences philosophiques et morales qui leur permettraient de l’assumer, mais plutôt ceux qui ont les compétences techniques et la richesse personnelle qui leur permettent de subjuguer le peuple et de se faire élire. Le système politique proposé par Tol Ardor n’est pas parfait – il n’existe de toute manière rien de tel. Mais il est probablement plus adapté à la Crise contemporaine que les démocraties.

jeudi 20 octobre 2016

Assumons la bien-pensance !

La guerre des idées est toujours aussi celle des mots. Et c’est encore plus vrai dans le régime politique qui est le nôtre, à savoir la démocratie d’opinion – cette dégénérescence de la démocratie représentative dans laquelle la vie politique devient essentiellement un spectacle et où les politiciens cessent complètement de se préoccuper du bien commun mais se contentent de suivre avant tout le pouvoir économique, et dans une moindre mesure l’opinion publique, à la fois révélée et façonnée par le complexe médias-sondages.

Dans ce cadre, la manière dont on qualifie l’adversaire devient une arme redoutable permettant de le stigmatiser, de le décrédibiliser sans le moindre début de réflexion ou de justification. Et en la matière, une certaine droite (« décomplexée ») mène depuis quelques années un assaut assez déterminé. Encore une bonne vieille application du stratagème 32 d’Arthur Schopenhauer :

« Lorsque l’on est confronté à une assertion de l’adversaire, il y a une façon de l’écarter rapidement, ou du moins de jeter l’opprobre dessus, en la plaçant dans une catégorie généralement détestée, même si l’association n’est qu’apparente ou très ténue. Par exemple dire que c’est du manichéisme, […] ou de l’idéalisme, […] de l’athéisme, du rationalisme, du spiritualisme, du mysticisme, etc. Nous acceptons du coup deux choses :
1. Que l’assertion en question est apparentée ou contenue dans la catégorie citée […] ;
2. Que le système auquel on se réfère a déjà été complètement réfuté et ne contient pas un seul mot de vrai. »

Sauf que « manichéisme » et « idéalisme » étant devenus un tantinet compliqués pour notre époque, militants et politiciens savent qu’il leur faut se contenter de moins. Pour qualifier quelqu’un qui est trop à droite à leurs yeux, un bon nombre de militants de gauche a trouvé l’arme suprême en un seul adjectif : « facho ! » Les gens visés n’ont la plupart du temps à peu près rien à voir avec le fascisme, mais qui s’en soucie ? La pertinence de l’argument fait toujours mouche, et c’est bien ce qui compte.

Du coup, de l’autre côté, ils se sont dit qu’il leur fallait trouver la parade. Et comme ils ont quand même une ou deux belles plumes dans leurs rangs, ils ont répliqué par quelques qualificatifs bien sentis. Parmi ceux qui reviennent le plus souvent, on a « bobo », « bisounours », « bien-pensants » (oui, ils doivent aimer les allitérations en « b ») et « droit-de-l’hommiste ». Et ces termes, on les retrouve chez Zemmour, chez Sarkozy, chez Marine Le Pen et j’en passe. Ils sont même en train de devenir une sorte de marqueur de l’absence de pensée : quand quelqu’un les emploie, vous pouvez être sûr qu’il quitte le domaine de la raison et de l’analyse pour verser dans l’anathème et l’injure à peine déguisée. D’ailleurs, certaines personnalités, aussi conspuées par une certaine gauche que celles que je viens de citer, mais qui pensent vraiment, elles, ne les utilisent pas – ainsi d’Alain Finkielkraut.

Il y a donc un enjeu très concret ici : il s’agit, pour les gens qu’on essaye de faire taire en les gratifiant de ces injures à la mode, de savoir quoi répondre, bref de parer ces attaques pour ne pas laisser la victoire à l’adversaire. Et pour cela, il faut les analyser une par une.

 « Bobo », d’abord, souvent suivi de son épithète préféré : « parisien ». Ici, l’accusation porte sur l’appartenance à un milieu économique, socio-professionnel et culturel (voire géographique). L’idée, c’est que nous serions des privilégiés déconnectés de la dure réalité du quotidien des gens simples, de la « France d’en bas » pour reprendre une autre expression fameuse. Pour ma part, que je sois un privilégié, je n’ai aucun mal à le reconnaître ; c’est même une évidence. Mais je ne vois pas en quoi cela discréditerait ma parole. D’abord parce que – et c’est la première réponse qui doit venir à tout accusé de boboïsme – l’accusateur est souvent issu du même milieu social, voire d’un milieu plus riche encore. Quand Marine Le Pen, héritière de Saint-Cloud, ou Nicolas Sarkozy, riche avocat d’affaires qui se fait payer des centaines de milliers d’euros pour chacune de ses conférences, se permet de qualifier ses adversaires de « bobos », on peut doucement rigoler.

Et si c’est non pas le lieu de vie ou le niveau de richesse qui est attaqué, mais plutôt un mode de vie ou de pensée, il ne faut pas hésiter à répondre que manger du quinoa ou privilégier les circuits courts et les légumes de saison n’a jamais rendu quelqu’un plus stupide ou moins lucide.

« Bien-pensant », ensuite. Ici l’accusation est différente : on critique celui qui adopte l’avis majoritaire, ou plus exactement l’avis dominant, en particulier dans les médias. Il y a une accusation de suivisme, mais aussi d’une certaine hypocrisie, dans l’idée de bien-pensance : serait « bien-pensant » celui qui adopterait sans examen réel les opinions exprimées par les journalistes les plus en vue, mais aussi qui se donnerait bonne conscience à peu de frais en défendant des principes très jolis sur le papier, mais inapplicables dans la réalité. Ceux qui accusent leurs adversaires de bien-pensance les accusent aussi, implicitement, de ne faire que penser, justement, et de refuser d’agir, ce qui impliquerait de plonger les mains dans le cambouis, forcément pas aussi propre que leurs idéaux.

Que répondre ? D’abord, que même si on peut généralement douter des lumières de la plèbe, penser comme tout le monde n’est pas en soi un signe qu’on se trompe. Ce n’est pas parce que les médias dominant le disent que j’affirme que Trump est un crétin : c’est parce qu’une analyse rationnelle ne peut nous conduire qu’à l’idée qu’il est un crétin.  Et donc, je ne vais pas cesser de dire que c’est un crétin juste parce que des journalistes (ou des gens de gauche) le disent.

Répondre plus avant à cette accusation va nécessiter de nous pencher aussi sur les deux qui restent, car elles sont liées : « bisounours » et « droit-de-l’hommiste ». L’accusation derrière le premier terme est celle d’angélisme : le « bisounours » est en fait celui qui s’imagine vivre dans le monde des bisounours, qui croit que tout peut se régler par la gentillesse – ou, pour être plus précis, en respectant des principes. Pour ses adversaires, le bisounours n’a pas compris que le monde était dur et que les gens étaient méchants ; il est naïf et refuse d’admettre que le respect de ses principes ne peut le conduire qu’à l’échec et in fine  à l’élimination – politique ou même physique.

Or, les choses sont beaucoup plus simples que cela. Nous savons bien, merci, que la plupart des gens sont bêtes et méchants, et qu’on ne va pas arrêter les terroristes avec des idées. Si donc nous refusons l’usage de certaines armes – la torture, la peine de mort, l’enfermement sans jugement, la surveillance de masse, la justification des violences policières etc. –, ce n’est ni par angélisme, ni par naïveté. Ce peut être pour deux raisons.

La première, c’est que ces armes n’offrent parfois que l’illusion de l’efficacité. On me traite de bisounours quand je suis contre la peine de mort, mais elle ne fait pas diminuer la criminalité. On me traite de bisounours quand je refuse catégoriquement la torture ; mais la torture est une arme inefficace, car sous la torture on avoue n’importe quoi. On me traite de bisounours quand je refuse que les policiers puissent utiliser leur arme hors-service, ou quand je refuse des idées comme la présomption de légitime défense dès lors qu’ils en ont fait usage ; mais ces pratiques ne rendent pas la société plus sûre : ceux qui ne sont pas convaincus n’ont qu’à regarder ce qui se passe aux États-Unis. Plus généralement, ceux qui citent les États-Unis, la Russie ou l’Arabie saoudite comme des modèles où les flics et les honnêtes gens ont enfin des droits peuvent prendre un aller simple pour ces petits coins de paradis sur Terre, et il ne faut pas hésiter à le leur rappeler.

La seconde, c’est que même quand ces mesures sont efficaces, et je reconnais que certaines d’entre elles le sont, je les refuse non par naïveté, mais parce que si je veux survivre, je ne veux pas survivre à n’importe quel prix. Ça, c’est le point que la plupart des gens ont le plus grand mal à comprendre, parce qu’ils identifient la survie à la survie du corps. Mais si, pour faire survivre mon corps, je fais mourir mes principes, alors je ne survis pas : je deviens quelqu’un d’autre. Pire encore : je deviens exactement celui qu’auparavant je combattais. Et dans ce cas, pourquoi survivre ? Si nous cessons d’appliquer nos principes, nous ne sommes pas meilleurs que les terroristes ou les criminels que nous prétendons combattre, car le respect de ces principes est la seule et unique chose qui nous sépare d’eux. Et si nous cessons d’être meilleurs que l’État islamique, il m’est indifférent de savoir qui gagne, d’eux ou de nous.

C’est pourquoi il est, quand on s’y arrête sérieusement, absolument sidérant que certains osent nous traiter de « droits-de-l’hommistes ». L’accusation est la même que celle de bisounours : angélisme et naïveté. Mais cette fois-ci, ce qu’on nous reproche de chercher à faire respecter, ce sont les droits de l’homme. Les droits de l’homme ! Mais c’est oublier que les droits de l’homme sont le socle de toutes les libertés qui font notre bonheur, qui font que notre vie est digne d’être vécue. On peut discuter du détail ; Tol Ardor ne reconnaît pas exactement les mêmes que ceux de 1789 ou de 1948, et ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il y a eu tant de versions de ce texte. Mais sur le fond, renoncer aux droits de l’homme, c’est nous renier nous-mêmes, et donc précisément ne pas survivre en tant que culture, en tant que civilisation ; et c’est aussi nous jeter volontairement dans les chaînes de l’esclavage et de l’arbitraire.

L’accusation de « droit-de-l’hommisme » salit donc davantage celui qui l’utilise que celui à qui elle s’adresse – à dire vrai, elle devrait être infamante. Et là encore, il ne faut pas se priver de le dire ! Non seulement il faut assumer la défense des droits de l’homme, mais il faut retourner contre eux l’arme de ceux qui nous le reprochent et les dévoiler pour ce qu’ils sont : les fossoyeurs de notre civilisation.

Je ne pense évidemment pas que ce combat soit bien parti ; nous dépendons d’un système politico-médiatique qui joue contre nous, et la crise que nous commençons tout juste à traverser va faire ressortir les pires instincts des gens. Mais ce n’est qu’une raison de plus pour nous battre. Notre survie individuelle n’est peut-être pas d’une immense importance, mais celle de notre civilisation est à ce prix.

mardi 18 octobre 2016

La nation française, une maison en guerre contre elle-même

« Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut se maintenir », disait le Christ d’après Marc (3, 24). Toute nation est forcément le lieu de multiples désaccords et même de conflits qui se règlent par des rapports de force ; il n’y a rien d’inquiétant à cela, et vouloir les faire totalement disparaître est une chimère qui ne peut mener qu’au totalitarisme – c’était par exemple le projet de Mussolini, qui était obsédé par l’unité de la nation italienne. Mais comme toujours, les différences de degré finissent pas faire des différences de nature : il existe un seuil à partir duquel les désaccords et les conflits cessent d’être normaux et se transforment en de véritables lignes de fracture qui rendent le vivre-ensemble impossible.

Il me semble que la nation française offre plusieurs exemples de telles fractures : des sujets sur lesquels les visions de ce que doit être ou devenir le pays sont radicalement incompatibles. Il m’en vient au moins deux – et on pourrait sans doute en trouver d’autres. Le premier est la place de l’islam et des musulmans dans la société française. Le second est celui du mariage homosexuel et plus généralement de la politique familiale. Dans une certaine mesure, d’autres questions sont en train de devenir presque aussi polémiques : ainsi de l’équilibre à construire, en lien avec la montée du terrorisme, entre respect des libertés et meilleure sécurité ; ou encore de la manière de traiter les inégalités économiques, en accroissant ou au contraire en réduisant le contrôle de l’État sur l’économie.

Sur tous ces sujets, en particulier les deux premiers, qu’observe-t-on ? D’abord, que le dialogue est de plus en plus impossible. Ce qui ne signifie pas que les différents camps ne se parlent plus : bien au contraire, les partisans de chaque bord sont bien souvent avides de déverser la bonne parole sur leurs adversaires. Mais il ne suffit pas de parler à l’autre pour qu’il y ait dialogue : il faut aussi écouter ce qu’il a à dire. Si chacun se contente d’assener à l’autre ce qu’il considère comme la vérité, il n’y a pas de dialogue véritable : il n’y a qu’un dialogue de sourds.

Sur la place de l’islam en France ou sur la loi Taubira, il y a longtemps que c’est le cas : il n’y a plus de dialogue, de débat d’idées, il n’y a plus que des anathèmes. Un signe fort en est qu’au sein de chaque camp, on parle d’ailleurs de plus en plus pour ceux qui pensent comme nous, et pas pour les adversaires. Chacun crie des slogans simplistes destinés à souder les troupes et à renforcer leur moral, mais on produit bien peu d’argumentaires pour faire valoir son point de vue.

Ensuite, on constate une forte polarisation des opinions, avec peu de place laissée à l’entre-deux. Les avis s’articulent de plus en plus autour de camps nettement découpés et entre lesquels les compromis ne sont plus possibles. Sur la question de l’islam, on entend de plus en plus de gens dire soit que cette religion ne pose pas le moindre problème en France, soit qu’elle n’est pas compatible du tout avec nos valeurs fondamentales ; les opinions intermédiaires, nuancées, sont de plus en plus inaudibles. Il semble en fait que, sur ces questions, tout compromis soit devenu impossible.

Non pas que je sois systématiquement partisan d’un milieu qui serait toujours juste : autant je me situe dans cet espace intermédiaire sur la question de l’islam (ce qui se traduit par le fait que je me fais autant traiter d’islamophobe et de raciste que d’idiot utile de la conquête musulmane…), autant sur la question du mariage homo je serais incapable de me contenter d’une union civile, ni même d’un mariage sans possibilité d’adoption. Ce constat de la polarisation des opinions ne vaut donc pas jugement de valeur ; mais il n’en est pas moins valide pour autant.

Enfin, et c’est d’ailleurs ce qui explique les deux premiers points, on observe sur ces sujets un glissement de la logique militante vers la logique de guerre. Conséquence logique de la polarisation des idées et de la disparition des nuances, sur les sujets les plus polémiques, il y a aujourd’hui moins des opinions que des camps, et on trie les gens en fonction de leur appartenance ou non au même camp que soi. Si vous n’êtes pas d’accord avec tout le corpus idéologique du camp, plus la peine de discuter : vous n’êtes même pas un adversaire, mais un ennemi. Inversement, vous pouvez proférer les pires inepties, défendre vos idées de la pire manière qui soit, les gens de votre camp trouveront toujours le moyen de vous défendre corps et âme.

On ne cherche plus à convaincre des gens, ni même à faire triompher concrètement un point de vue dans la loi : il semblerait plutôt qu’on se prépare à… à quoi d’ailleurs ? Parfois, j’ai l’impression que c’est à la guerre civile. Car si le vivre-ensemble n’est plus possible, mais que la séparation ne l’est pas non plus, quelle autre issue ? On se demande ce qui se passerait si certaines personnes arrivaient au pouvoir. Que ce soit le PIR ou Robert Ménard, cela pourrait-il finir sans violence ?

Je ne sais pas si c’est exactement la même chose dans les autres pays. J’ai tendance à penser que des fractures similaires existent dans la plupart des pays développés, même si ce n’est pas forcément sur les mêmes sujets. Ailleurs, au Royaume-Uni, en Belgique, en Espagne, d’autres questions peuvent être leur servir de support : le maintien ou non du pays dans l’Union européenne, l’évolution du modèle fédéral etc. Ces fractures sont en réalité créées par la crise générale que nous commençons tout juste à traverser ; les questions dans lesquelles elles s’incarnent concrètement n’en sont probablement que des déclencheurs et des catalyseurs. Mais peut-être certaines nations sont-elles plus unies et moins cassées que la nôtre. Je ne sais pas si le Japon, par exemple, connaît de telles fractures.

Reste à dire ce qu’on pourrait faire pour les résorber – si tant est que ce soit possible. La volonté de vivre ensemble est un des deux piliers, avec la culture commune, qui fondent le concept de nation. Si nous voulons survivre comme nation, il faut donc retrouver cette volonté de vivre ensemble ; et pour cela, il faut impérativement retrouver le sens de la mesure, sortir de la logique guerrière et donc ne plus considérer l’autre comme un ennemi mais comme un adversaire politique.

Ce ne sont pas des mots vains ; ils ont une traduction concrète. Il s’agit en particulier de retrouver le chemin du dialogue, ce qui ne peut se faire qu’en bannissant ce qui le rend impossible. L’injure et l’anathème, bien sûr ; qualifier l’adversaire d’homophobe ou d’islamophobe, même quand on pense que c’est très justifié, ne fait pas avancer les choses et braque la personne qu’on a en face de soi. Mais le recours aux arguments d’autorité bloque tout autant la conversation : qu’il s’agisse de la Bible, du Magistère de l’Église ou d’une étude sociologique, si l’un des participants prétend détenir une vérité indiscutable, la discussion ne peut que s’arrêter. Il faut donc faire un usage exclusif de la raison sur ces sujets les plus polémiques. Autant dire que ce n’est pas gagné.

Enfin, puisque avec la volonté de vivre ensemble, un des deux piliers fondateurs de la nation s’érode, il serait bon de compenser cette faiblesse en renforçant parallèlement l’autre pilier : la culture commune. Ce qui ne peut passer que par un renforcement du rôle de l’école et un retour à son rôle de transmetteur de savoirs, de connaissances, d’œuvres d’art et de valeurs qui proviennent, en dernière analyse, du passé. Là encore, c’est loin d’être gagné.

jeudi 13 octobre 2016

Les Veilleuses à la cuisine, les Veilleurs au garage !

J’écoutais l’autre jour un épisode de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut, intitulé « La nuit nous appartient » et qui mettait face à face un membre des Veilleurs et un de Nuit Debout. Pour ceux qui ne connaîtraient pas les deux mouvements, petite présentation. Le mouvement des Veilleurs est apparu en avril 2013 dans le sillage de la Manif Pour Tous et de l’opposition à la loi Taubira ; il rassemble des individus qui se réunissent la nuit pour protester, encore et toujours, contre ladite loi (ils « ne lâchent rien », souvenez-vous) de manière pacifique, chaque intervenant pouvant parler librement ou lire un texte littéraire, philosophique, historique etc. Nuit Debout, née en mars 2016 et qui n’a pas survécu à l’été de la même année, est un mouvement de protestation contre la loi El-Khomri qui s’est élargi en une protestation plus large portant sur le système politique et économique actuel.

Aucun des deux participants, à mon sens, n’a brillé par son intelligence ou sa pertinence. Mais le Veilleur, dans une tentative assez maladroite et ratée de justifier son opposition au mariage homosexuel, a eu une réflexion fort révélatrice. Pour lui, la loi Taubira violerait l’intérêt général au profit de celui d’une communauté restreinte en niant l’altérité hommes-femmes qui serait, selon lui, la forme d’altérité la plus profonde et la plus fondamentale de toutes celles qui constituent l’humanité.

Passons rapidement sur le fait qu’une analyse un tout petit peu fouillée révèle à l’évidence que ni le mariage pour tous, ni les études de genre (également mises en cause par ce brillant causeur) ne nient l’altérité hommes-femmes, ce qui, en soi, suffirait à invalider ce pseudo-raisonnement ; et arrêtons-nous plus précisément sur cette idée selon laquelle l’altérité – et donc la complémentarité – entre les sexes serait la plus essentielles de celles qui structurent l’humanité. Cette idée mérite examen, puisqu’elle est en effet une de celles qu’on a le plus entendues depuis 2013 parmi les opposants aux évolutions sociétales en cours.

Commençons par admettre que cette intuition d’une altérité hommes-femmes qui dépasserait et en quelque sorte transcenderait toutes les autres n’est pas a priori absurde ; elle est même soutenue par une réalité biologique, celle de la naissance. L’être humain qui naît est homme ou femme et cette répartition est binaire : on est l’un ou l’autre. En ce sens, la différence des sexes semble en effet primer celle des cultures ou des catégories sociales – puisqu’un bébé né dans les bidonvilles de New Dehli et placé immédiatement après sa naissance dans une riche famille de Neuilly en prendrait tous les traits culturels – ainsi que les différences de couleur de peau[1] – puisqu’on n’est pas « blanc », « noir » ou « jaune », mais que les possibilités de métissage sont infinies.

Mais une analyse plus poussée permet de montrer que cette intuition n’est en réalité qu’un préjugé infondé. D’abord parce que l’apparent caractère binaire du sexe à la naissance ne l’est pas absolument toujours : les cas d’intersexuation sont évidemment infiniment rares par rapport au métissage des couleurs de peau, mais ils existent ; à la question traditionnelle « alors, c’est un garçon ou une fille ? », il arrive que la réponse soit « les deux », ou « on ne sait pas bien ».

Ensuite, et surtout, parce que, même si on ne tient pas compte des cas très rares d’ambiguïté sexuelle, cette vision des choses repose sur un primat démesuré accordé au biologique sur le social, à l’inné sur l’acquis. Certes, à la naissance, on peut voir clairement – la plupart du temps – si un enfant est mâle ou femelle, alors qu’on ne voit pas, ou pas toujours bien, s’il est riche ou pauvre, noir ou blanc, de culture occidentale ou de culture orientale.

Mais l’humain ne se réduit pas à cet état premier, ni à cette apparence. Or, quand il grandit, que constate-t-on ? Que la différence des sexes est finalement la moindre des différences. Moi qui suis mâle, catholique, professeur et issu d’une famille aisée et cultivée de culture française, je suis infiniment plus proche, dans à peu près tous les aspects de ma vie, d’une prof catholique issue du même milieu social que moi mais femme que, mettons, d’un ouvrier métallurgiste musulman de Dunkerque ou que d’un cireur de chaussures bouddhiste de Djakarta, et ce même si tous les deux sont des hommes. Ma manière de penser, ma vision du monde, mes loisirs, mon mode de vie, et même, à bien des égards, ma sexualité, tout me rapprochera de la prof du même milieu que moi infiniment plus que des deux hommes que j’ai pris en exemple.

On peut aller plus loin et montrer que ça a toujours été plus ou moins le cas, même dans les sociétés les plus machistes que nous ayons connues. Ainsi, chez les Romains, les femmes étaient effectivement privées de tout droit politique ou presque, alors qu’un citoyen, même pauvre, pouvait s’exprimer et voter lors des comices ; il n’empêche que le mode de vie et la manière de penser d’une femme de sénateur était infiniment plus proches de ceux de son sénateur de mari que de ceux d’un petit paysan pauvre du Latium – et je ne parle même pas de ceux d’un esclave mâle.

Et c’est ce qui met à mal le postulat des adversaires des études de genre ou du mariage homosexuel : finalement, dans tous les aspects de la vie ou presque, l’altérité d’origine entre hommes et femmes est écrasée, surtout dans nos sociétés devenues sur ce point moins inégalitaires, par toutes les altérités acquises et sociales, en particulier celles du milieu social, économique, professionnel et culturel. Si vraiment le mariage devait n’unir que des gens séparés par la plus fondamentale des barrières, ce ne sont pas des hommes et des femmes qu’il faudrait faire s’épouser, mais des chrétiens et des hindous, des bourgeois et des prolétaires, des lettrés et des analphabètes.


[1] J’emploie « couleur de peau » plutôt que « race » puisque ce terme a été complètement banni du langage courant pour ce qui concerne les hommes, et ce même si je ne suis pas tout à fait convaincu du bien-fondé de ce bannissement.

samedi 1 octobre 2016

Avortement : la polémique de tous les dangers

Il est des polémiques qui témoignent de l’inefficacité complète du débat public et de l’absence totale d’élévation du niveau des idées : on cause, on cause, et rien n’avance ; chacun reste sur ses positions, souvent simplistes et réductrices, sans se demander aucunement quelle pourrait bien être la part de vérité dans ce que dit l’adversaire. La question de l’avortement en est l’archétype.

Elle refait en ce moment les choux gras des commentateurs, entre découverte de manuels chelous dans des lycées catholiques, proposition abolitionniste en Pologne et délires gouvernementaux français. Et, comme d’habitude, pas une position qui cherche un peu à s’étayer rationnellement.

Je l’ai dit, re-dit et re-re-dit, la position officielle de l’Église – je précise « position officielle » puisqu’elle n’est plus, et depuis longtemps, celle d’un grand nombre de fidèles – me semble bien difficile à tenir. En postulant qu’il y a un être humain dès lors qu’il y a fécondation, elle définit l’humanité, de fait, exclusivement par son génome. Or, considérer qu’il n’y a pas de différence de nature entre une cellule-œuf fraîchement fécondée, ou même un tas de cellules encore indifférenciées, et un être humain pleinement formé, heurte le sens commun. Bien sûr, on m’oppose généralement le fait que la cellule-œuf est un être humain en devenir ; mais justement, dire cela, c’est dire qu’elle n’est pas encore un être humain : on ne peut devenir que ce qu’on n’est pas encore.

Par conséquent, la proposition de loi polonaise, qui vise à interdire purement et simplement l’avortement, quels qu’en soient la date et le motif, me semble une aberration. Ce n’est pas tant qu’elle constitue un retour en arrière – même si, en effet, il serait inquiétant de constater qu’on peut si facilement revenir sur des avancées sociétales – ; c’est surtout qu’elle ne se justifie pas et va donc plonger de nombreux couples et de nombreuses femmes dans une galère noire pour rien du tout. Empêcher des gens de se débarrasser de ce qui n’est encore qu’un amas de cellules, et donc les forcer, quelques semaines plus tard, à accueillir un enfant qu’ils ne veulent ou ne peuvent pas accueillir, est foncièrement injuste – et probablement pas dans l’intérêt de l’enfant à naître.

Dans le même ordre d’idées, le manuel récemment pointé du doigt, édité par la fondation Jérôme Lejeune et distribué dans des lycées privés catholiques, accumule les simplismes et évite soigneusement toute réflexion sérieuse ou approfondie sur le sujet. Ainsi, quand Brunor, il est vrai peu connu pour son intelligence, représente un fœtus qui proteste de sa vie en rappelant qu’il entend tout ce qui se dit à l’extérieur du ventre de sa mère, il omet prudemment de rappeler que le petit amas de cellules qui se développe tranquillou-quillou dans l’utérus quelques heures après la fécondation n’entend, lui, pas le moindre son, et que cette différence objective entre les deux pourrait quand même mériter qu’on réfléchisse à une différence de traitement.

Mais à l’inverse, les pro-avortements font preuve de la même absence de pensée quand ils réduisent cette question au droit des femmes à disposer de leur corps. Comme le rappelaient récemment une série de caricatures espagnoles, le corps de la mère n’a pas deux têtes, quatre bras, quatre jambes et deux cœurs. C’est donc qu’à partir d’un certain stade, il n’y a pas seulement le corps de la mère, il y a deux corps, celui de la mère, et celui de l’enfant, que la mère abrite mais qui n’est pas le sien pour autant. Malgré sa dimension hautement symbolique, il est donc impossible en raison de tout réduire à la naissance ; un bébé quelques heures après sa naissance n’est que peu différent du fœtus quelques heures avant.

Il faut donc déterminer un stade à partir duquel on considère que l’amas de cellules devient un être humain. Je précise tout de suite que, même là-dessus, il faut de la nuance ; et je suis tout prêt à reconnaître – car c’est ce qu’indiquent toutes les données de la biologie – que l’embryon ne devient pas un humain tout soudain, pouf ! comme par un coup de baguette magique. Il s’agit très probablement d’un processus progressif, d’une transition entre ce qui n’encore qu’un amas de cellules et ce qui est un humain à part entière, quoi que pas encore né.

Seulement voilà, du point de vue de la loi, cette réalité biologique ne peut pas être prise en compte, puisqu’il faut bien fixer un seuil légal au-delà duquel l’avortement n’est plus possible, sauf risque pour la vie de la mère – puisque, rappelons-le, s’il est nécessaire de choisir entre la vie de la mère et celle de l’enfant, la première ne vaut pas moins que la seconde.

Pour ma part, il me semble que les avancées récentes de la neurobiologie indiquent que, s’il y a dans notre corps un organe qui peut être considéré comme le siège de notre âme, de notre humanité et de notre individualité, c’est le cerveau ; et donc je considère que l’embryon devient un être humain à mesure que son système nerveux central devient fonctionnel, c’est-à-dire à peu près autour de la douzième semaine de grossesse. Par conséquent, le seuil légal français (12 semaines de grossesse, soit 14 semaines d’aménorrhée) me semble raisonnable. Il présente un double avantage, théorique et pratique : théorique, parce qu’il est conforme à la position morale que j’essaye de défendre, et pratique, parce qu’il fait de l’IVG une possibilité réelle – la plupart des femmes étant au courant de leur grossesse bien avant sa douzième semaine.

Cette position semble prudente ; elle constitue cependant déjà une ligne de crête. Rien qu’en disant cela, je me fais taper dessus des deux côtés : les catholiques fidèles à la doctrine officielle de l’Église me traitent d’assassin et considèrent que j’appelle au meurtre des enfants, quand beaucoup de féministes ou de gauchistes me voient comme un affreux conservateur, pour ne pas dire un sale réac. Et pourtant, il faut aller plus loin encore dans la nuance et la précision.

Car si je considère qu’avant la douzième semaine de grossesse, l’utérus de la femme n’abrite pas un être humain, et qu’il n’est donc nullement immoral de pratiquer une IVG à ce stade, cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agisse d’un acte anodin. Un acte peut être tout à fait moral, et représenter malgré tout un traumatisme pour ceux qui le pratiquent. Je ne crois pas qu’une femme qui avorte dans le délai légal tue son enfant ; mais on ne peut pas nier qu’elle l’empêche de naître et d’exister. À mon sens, pratiquer une IVG avant la douzième semaine de grossesse n’est pas plus immoral que de pratiquer la contraception ; mais cela ne signifie pas que ce soit la même chose pour autant. D’un point de vue éthique, je crois que les deux choses se valent ; mais d’un point de vue psychologique, il n’en va pas du tout de même.

C’est pourquoi il me semble que la loi ne devrait pas sortir des grands équilibres qui avaient été mis en place en 1975. Or, ce sont ces grands équilibres qui sont aujourd’hui menacés. La suppression, en 2015, du délai de réflexion d’une semaine était une mauvaise chose, et je crois qu’il devrait être rétabli – plus généralement, l’État doit tout mettre en œuvre pour que l’avortement ne devienne jamais, et pour personne, un moyen de contraception.

Et, plus près de nous dans l’actualité, la proposition gouvernementale d’élargir le délit d’entrave à l’avortement à l’Internet en créant un « délit d’entrave numérique à l’avortement » me semble extrêmement dangereuse. Faut-il le rappeler ? La liberté d’expression, ça ne couvre pas que la vérité, ni surtout que la vérité officielle. La liberté d’expression, ça veut dire aussi qu’on est libre de mentir, de dire des conneries, ou des choses avec lesquelles ces messieurs du gouvernement ne sont pas d’accord. Tant qu’on n’appelle pas à la haine ou à la violence, tant qu’on n’injurie ou ne diffame pas, tant qu’on ne harcèle ni ne dévoile la vie privée d’autrui, on dit ce qu’on veut. Quand Saint-Just disait « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », la seule chose qu’il disait vraiment, c’était « Pas de liberté ».

Voilà pourquoi l’avortement est la polémique de tous les dangers : parce qu’elle est celle de tous les simplismes, de toutes les réductions, de tous les raccourcis ; parce qu’elle est celle du triomphe des idées toutes faites et des idéologies sur la pensée, et donc celle de l’absence de toute forme de pensée. La proposition de loi polonaise est une dangereuse aberration ; malheureusement, la proposition de loi française l’est tout autant.