jeudi 18 mai 2017

Le Président des morts

Plaudite, acta est fabula : après cette belle campagne, voilà M. Macron élu et investi, on a un premier ministre et même un gouvernement, et voilà la France En Marche ! Il n’y a pas lieu de se plaindre. Nous avons évité le pire, et je suis intimement convaincu que nous ne pouvions pas avoir mieux. Alors quoi ? Musique !

Certains y croient encore, que mieux était possible. Pourtant, un examen lucide des résultats devrait les convaincre du contraire. Pour ce qui est du second tour, la complexité des motivations des électeurs rend toute analyse presque impossible. Beaucoup ont voté Macron sans adhérer le moins du monde à son programme et pour des raisons uniquement stratégiques. Mais il en va de même pour Le Pen, qui a attiré un vote de colère qui ne correspond nullement à un soutien de son programme, ni a fortiori de la totalité de son programme. Le niveau de l’abstention ainsi que des votes blancs et nuls est sans aucun doute intéressant et traduit un rejet particulier des deux finalistes, mais aussi un rejet plus général de la vie politique française. Mais bon, ça, on le savait déjà.

L’analyse du premier tour, elle en revanche, est sans appel. Arthaud et Poutou, c’est-à-dire ceux qui voulaient renverser le Système pour en instaurer un autre, complètement différent car basé sur l’égalité, ont rassemblé à eux deux 1,32% des inscrits – autant dire qu’ils n’avaient aucune chance et que leur projet de gauche radicale est ultra-minoritaire dans le pays.

Mélenchon et Hamon, ceux qui voulaient une profonde amélioration du Système sans qu’on puisse pour autant parler de son renversement, ont rassemblé à eux deux 19,65% des inscrits. C’est bien, c’est même complètement inespéré pour eux ; mais il faut souligner deux choses. La première, c’est que, là encore, beaucoup ont voté pour l’un des deux sans pour autant adhérer pleinement à son projet et pour des raisons avant tout stratégiques, ou parce qu’il leur semblait le moins mauvais des candidats en lice – j’en suis. La seconde, c’est que même s’il s’agit pour eux d’un très bon score, leur projet d’une amélioration profonde du Système dans le sens de l’écologie et de l’égalité reste très minoritaire, puisqu’il rassemble moins d’un électeur sur cinq.

Le Pen et Dupont-Aignan étaient en quelque sorte le symétrique de Mélenchon et de Hamon. Comme eux, ils voulaient une réforme profonde du Système sans pour autant qu’on puisse parler de son renversement. Mais à la différence de ces derniers, l’application de leur programme aurait abouti à un durcissement du Système, et les choses auraient été encore bien pires qu’aujourd’hui. Il n’en reste pas moins qu’à eux deux, ils ont totalisé 19,70% des inscrits – très légèrement plus, donc, que le duo Mélenchon-Hamon. Évidemment, tous ceux qui ont voté Le Pen, on l’a dit, n’adhéraient pas forcément pleinement à son programme ; mais il faut le répéter, c’était tout autant le cas pour Mélenchon.

Premier enseignement de ce scrutin, donc : parmi ceux qui veulent une réforme en profondeur du Système, il y a davantage de partisans d’une réforme identitaire et inégalitaire que d’une réforme égalitaire et écologiste. En outre, Marine Le Pen semble mieux incarner la colère et la protestation populaire contre le gavage des élites que Jean-Luc Mélenchon.

Inversement, la perpétuation du Système sur les mêmes valeurs et en continuant à le durcir était défendue par deux candidats, Macron et Fillon, qui ont totalisé 33,35% des inscrits. Certes, ils ne sont pas majoritaires non plus ; mais enfin, leur projet, qu’on peut globalement résumer par « continuons à privilégier les riches » (avec des nuances entre les deux, bien sûr, mais de la même manière qu’il y avait aussi des nuances entre Mélenchon et Hamon ou entre Le Pen et Dupont-Aignan), reste celui qui emporte la plus large adhésion populaire, en rassemblant plus d’un électeur sur trois.

Bilan des courses ? Si on regarde les deux grands enjeux de notre temps, à savoir la lutte contre la crise écologique et la lutte contre les inégalités, on peut dire qu’ils ont pris une sacrée claque électorale. Seuls 20,97% des inscrits les ont considérés comme des priorités suffisamment importantes pour en faire le facteur déterminant de leur vote ; inversement, 54,80% des inscrits ont considéré que l’urgence était ailleurs (dans l’immigration, dans le mariage pour tous, dans la casse du Code du travail etc.). Difficile de rêver meilleure confirmation des thèses ardoriennes : le peuple est peu conscient des grands enjeux et des véritables urgences de notre temps, peu à même de faire des choix informés et rationnels en ne cédant pas à ses peurs immédiates mais en privilégiant le temps long, et la démocratie apparaît donc comme un modèle dépassé, qui a été très utile à une certaine époque, mais qui n’est plus adapté à la Crise que nous traversons.

La victoire de Macron est donc évidemment celle du Système : un banquier président, un ancien d’Areva premier ministre, on nage en plein Système technicien. L’industrie – du nucléaire en plus ! – et la finance qui la soutient sont au sommet de l’État. Ce vieux Système, bien sûr, se donne le visage du neuf : un homme jeune qui prétend porter et incarner un renouveau en profondeur de la vie politique. En réalité, il ne fait que clarifier les choses : en cassant les partis de gouvernement, de droite comme de gauche, pour en rassembler les parts les plus centristes, il ne fait que réunir ceux qui, au fond, ont toujours été d’accord – l’absence de toute alternance réelle en 2012 en est bien la preuve.

Le président Macron illustre donc à merveille la phrase de Lampedusa : « si nous voulons que tout reste pareil, il faut que d’abord tout change ». Macron, c’est un masque : le masque du renouveau sur des politiques vieilles de plus de quarante ans. Et ça fonctionne : les gens marchent. Ils y croient. Ils lui donnent sa chance.

Tout ça rappelle furieusement Barack Obama : il était jeune, il était noir, il voulait incarner le renouveau. Pour quel résultat ? Pas grand-chose. Pas rien, on est bien d’accord ! Il y a eu l’obamacare (qui est déjà en train d’être démonté), il y a eu quelques timides avancées sur l’écologie (mais là encore on recule déjà), et en fin de compte il valait mieux lui que ses opposants. Mais bon, Guantanamo n’a pas été fermé, on n’a pas mis de frein à l’espionnage de masse, et globalement les choses ont continué façon « business as usual ». Ça n’a pas été une surprise pour moi ; et croit-on vraiment que Macron va réussir là où Obama a échoué ?

L’évangéliste Matthieu prête au Christ cette parole : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts[1] ». Cette élection présidentielle, et les soubresauts politiques qu’elle traduit et qui se voient dans tous les pays développés, se résument à mon avis à cette phrase, et Emmanuel Macron, c’est le Président des morts. Il incarne un vieux Système, vieilli, cassé, usé jusqu’à la corde, qui ne fonctionne plus depuis longtemps, et qui s’épuise à chercher à tourner encore. Il incarne en fait un mort debout, qui n’a pas d’autre avenir que de cesser de faire illusion, c’est-à-dire de finir par s’écrouler pour de bon et de disparaître.

L’avenir, c’est à nous qu’il appartient : à nous tous qui ne cherchons plus à combattre le Système, mais qui construisons quelque chose à côté de lui, à nous qui semons les graines de ce qui poussera quand le vieil arbre mort et pourri sera tombé et ne sera plus. À nous qui rions de voir tous ces ardents défenseurs du Système, tous ces thuriféraires de l’ordre établi, tous ces gardiens du vieux temple, prendre la posture de l’anti-Système.

Alors ne comptez pas sur moi, aujourd’hui, pour une autre analyse politique. Ne comptez pas sur moi pour gloser avec les poules, pour décrypter le comportement politique de Marion Maréchal-Le Pen ou de la France Insoumise, pour m’inquiéter du sort et de l’avenir des partis traditionnels ou du clivage gauche-droite ou pour pronostiquer le résultat des législatives. Tout ça, c’est très amusant, très excitant, et je me connais, j’y replongerai vite, parce que c’est exaltant, de se baigner dans les vagues. Mais justement, ce n’est que cela : les vagues, et même pas si grosses que ça, les vaguelettes qui agitent la surface de l’eau. Tout cela, c’est l’écume ; tout cela, c’est transitoire. Ne vous inquiétez pas trop que ce soit Édouard Philippe plutôt que Jean-Yves Le Drian qui soit premier ministre : ça n’a, sur le long terme, aucune conséquence. Regardez le soleil couchant du vieux monde en train de mourir, contemplez-le, analysez-le, mais ne perdez pas votre temps à essayer d’empêcher la nuit de tomber. Mettez votre énergie à construire ce qui sera là au matin.



[1] Évangile selon Matthieu, 8, 22.

vendredi 28 avril 2017

La peste et le choléra, ou La faute politique de Jean-Luc Mélenchon

Soyons bien clair, je n’aime pas Emmanuel Macron. Je n’aime pas bien l’homme, d’abord. Énarque, ancien haut fonctionnaire, et surtout ancien banquier d’affaires, il n’a pas grand-chose pour me séduire. Son passage chez Rothschild est des plus symboliques et des plus inquiétants. En 2011, je dénonçais ici même le fait que Goldman Sachs était au pouvoir ; comme quoi certaines choses ne changent pas. La seule chose que j’apprécie chez lui, sans que ça me rassure vraiment d’ailleurs, c’est qu’il est homme de culture – l’un des deux seuls de cette présidentielle, avec Jean-Luc Mélenchon.

J’aime encore bien moins le programme qui va avec le personnage. Austérité, réduction du nombre de fonctionnaires, casse du service public, complaisance fiscale envers les plus riches, matraquage et humiliation des chômeurs, promotion d’un capitalisme débridé, sujétion totale aux lois de la mondialisation et de l’Europe libérale, et aucune attention portée à l’écologie : pas franchement mon fonds de commerce, et même plutôt l’exact contraire. Pour me divertir, j’avais fait le test de compatibilité avec chaque candidat que proposait Le Monde, avant les élections. Macron arrivait tout en bas de ma liste : parmi les propositions testées, seules 6% de celles de Macron recevaient mon assentiment – même Fillon faisait mieux, c’est dire. Ce n’est pas très sérieux, bien sûr, sur la base d’une vingtaine de questions ; mais ça suffit à montrer que je ne suis certainement pas un idolâtre de Macron.

En outre, comme chacun sait, je n’aime guère ni la démocratie, ni la République, aussi ne vais-je pas non plus prôner la défense de la première ou le front de la seconde pour expliquer mon vote futur. Enfin, je n’ai rien non plus, a priori, contre ceux qui feront le 7 mai prochain le choix de l’abstention. Ce choix, je le respecte, et surtout je le comprends. Si Fillon avait été à la place de Macron, j’aurais été le premier à le faire.

En revanche, pour ma part, je voterai pour Emmanuel Macron ; et ce que je refuse, c’est le discours qui consiste à dire que l’abstention serait le seul choix possible ou moral. Que des militants l’affirment, à la rigueur, c’est leur droit, même si je ne suis pas d’accord avec eux. Mais il me semble que Jean-Luc Mélenchon commet une faute politique en refusant de choisir publiquement. Le candidat d’un grand parti politique à l’élection présidentielle ne peut pas forcément se permettre exactement les mêmes choses qu’un militant de base.

Dans le discours des abstentionnistes, et en particulier de ceux qui ont soutenu Mélenchon lors du premier tour (et dont je fais modestement partie, rappelons-le), plusieurs choses me chiffonnent.

On nous dit d’abord que Macron est dangereux, sur la base de deux arguments. Le premier consiste à dire que ce sont justement les politiques libérales dont Macron est le plus ardent défenseur qui font monter le FN. En ce sens, voter Macron aujourd’hui, ce serait assurer la victoire du FN dans cinq ans. Moi je veux bien, mais enfin, ne pas voter Macron, ça me semble surtout assurer la victoire du FN dans dix jours. Paradoxe très bien résumé par ce dessin de Xavier Gorce, l’auteur des Indégivrables :




Le second argument visant à présenter Macron comme un danger est justement celui de la peste et du choléra, entre lesquels nous pourrions (voire devrions) refuser de choisir. Mais là encore, il me semble bien faible. Que le programme de Macron soit mauvais et dangereux, qu’il doive entraîner de nombreuses souffrances, j’en suis bien convaincu. Mais est-ce qu’il en entraînera autant que celui de Marine Le Pen ? Pardon, mais il me semble qu’elle court un tout autre galop. Même Pierre-Emmanuel Barré, qui pourtant défend l’abstention, le reconnaît dans son dernier sketch : « un connard qui aide les riches, c’est moins grave qu’une connasse qui aide que les riches blancs ».

Il synthétise, mais on pourrait aller beaucoup plus loin. Macron, c’est le prolongement, en un peu plus accentué, en un peu plus grave, des politiques néolibérales qu’on mène en France depuis au bas mot 1986. C’est nul, ça pue, c’est tout ce que vous voulez. Mais Marine Le Pen, ce n’est pas ça, c’est bien pire. Non seulement parce que, rien qu’en comparant les programmes l’un avec l’autre, on peut se rendre compte que celui du FN est infiniment plus mauvais et plus dangereux (sortie aventureuse et mal bricolée de l’euro et de l’UE, politique inhumaine de rejet des migrants, retour sur la loi Taubira, j’en passe et des meilleures). Mais aussi, et surtout, parce que la personnalité et l’histoire personnelle de Marine Le Pen font qu’on ne peut pas prévoir ce qu’elle fera vraiment. Elle est tout à fait capable de rétablir la peine de mort, de mettre en place les internements administratifs pour les personnes fichées S et autres saloperies.

Marine Le Pen est donc, objectivement, infiniment plus dangereuse qu’Emmanuel Macron. En refusant d’établir une hiérarchie entre ces deux menaces, Jean-Luc Mélenchon commet à mon sens une erreur de jugement et une faute politique. Quant à la politique du pire (« Laissons passer Le Pen, le bordel sera tel qu’on en profitera pour faire la révolution »), elle n’a en général pas très bien fonctionné, et s’est trop souvent retournée contre ceux qui en faisaient leur stratégie.

Voilà pour l’argument du « danger Macron ». Certains me rétorquent qu’il faut s’abstenir, non pas pour laisser Le Pen accéder au pouvoir, mais pour saper les bases de la légitimité de son adversaire. En gros, l’idée est que, si Macron est élu avec moins de la moitié des inscrits, ou si l’écart entre lui et Le Pen est faible, il sera moins légitime et pourra plus difficilement gouverner.

À cela, il faut répondre plusieurs choses. La première, la plus importante et la plus évidente, est que nous ne sommes plus en 2002, et que le risque que Marine Le Pen soit élue pour de bon n’est absolument pas nul. Je n’y crois pas vraiment, mais je ne croyais pas vraiment non plus au Brexit ou à l’élection de Trump. Même si, ce coup-ci, les sondages avaient plutôt vu juste chez nous quant aux résultats du premier tour, ne vendons pas non plus la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Ne sous-estimons pas le rejet des élites, de l’oligarchie, du mondialisme, de ceux qui ont dirigé le pays : c’est cette sous-estimation qui a empêché nombre de commentateurs de réaliser que Hilary Clinton pouvait perdre. Là encore, un humoriste – Pessin cette fois – a fort bien résumé le paradoxe de ceux qui appellent à l’abstention, tout en souhaitant au fond la victoire de Macron :

  


La deuxième, c’est qu’à mon avis, le président élu, quel qu’il soit, ne tiendra aucun compte de la participation. Ayant le pouvoir, il aura tout ce qu’il désire ; et même si, par extraordinaire, moins de 50% des inscrits participaient au second tour, je ne crois pas que la légitimité du vainqueur en serait sérieusement amoindrie – la force légitimante de l’élection au suffrage universel direct est telle qu’elle surpasserait de toute manière ce détail.

La troisième, enfin, c’est qu’il ne faut pas oublier que, si réduire l’écart entre Macron et Le Pen pourrait, à l’extrême rigueur, altérer la légitimité du premier, cela accroîtrait mécaniquement, à l’inverse, celle de la seconde. Qu’elle perde avec plus de 40% des suffrages exprimés, et elle sera en position de force pour faire éclater les Républicains et attirer à elle une bonne part des déçus du fillonisme – qu’on considère les ralliements qui se sont déjà exprimés, comme ceux de Christine Boutin, de Sens commun ou de la Manif pour tous –, puis pour faire un bon score aux législatives, et peser lourdement, et pendant cinq ans, dans la politique du pays. Veut-on vraiment offrir sur un plateau au FN un groupe parlementaire, voire une minorité de blocage ? Sa légitimité, sa banalisation n’en sortiraient-elles pas renforcées ?

Voilà donc pour l’argument « Macron sera de toute manière élu, autant l’affaiblir à l’avance ». Il en reste un troisième à examiner : celui selon lequel il ne faudrait pas voter pour lui pour la simple et bonne raison qu’on rejetterait son programme. Face à cela, je reste très perplexe. Car enfin qu’est-ce que voter, et plus généralement, qu’est-ce que s’engager en politique ? S’il faut attendre d’être entièrement d’accord avec un programme pour s’engager et militer, alors on peut tout de suite arrêter la politique. Et s’il faut même être globalement d’accord avec une vision de la société pour voter, on peut aussi fermer les bureaux de vote.

Un exemple tout simple à l’attention des Insoumis. Moi, non seulement je ne suis pas entièrement d’accord avec le programme que portait Jean-Luc Mélenchon, mais en plus je ne partage même pas sa vision de la société. Royaliste, antidémocrate, antiparlementaire, anticommuniste, technophobe, hostile à la laïcité (pour résumer et simplifier…), certains pourraient même se dire que j’ai bien peu en commun avec le candidat de la France Insoumise. Quand j’ai annoncé publiquement ma volonté de voter Mélenchon au premier tour, pourquoi ceux de ses partisans qui me connaissent un peu ne m’ont-ils pas dit : « Franchement, vu tes idées, tu devrais t’abstenir et appeler à l’abstention, son programme ne te correspond pas du tout » ? Parce qu’ils étaient bien contents de savoir que j’apportais ma voix à leur candidat et que j’appelais, à ma modeste échelle, à faire de même.

Mais ce faisant, ils acceptaient implicitement les présupposés sur lesquels je me fondais, à savoir qu’on ne choisit pas nécessairement un candidat, même au premier tour, parce que sa vision de la société correspond à la nôtre, mais parce qu’il nous semble le moins mauvais de ceux qui se présentent : Mélenchon, par l’attention qu’il portait à l’écologie et aux inégalités, me semblait avoir au moins compris les grands enjeux de notre temps, à défaut d’avoir le plus petit début de solution pour les traiter. C’est toujours sur cette même logique qu’ils ont appelé Hamon à se désister en faveur de leur candidat, puis, devant son refus, ont appelé ses électeurs à déporter leur vote sur Mélenchon, alors même que les désaccords entre les deux étaient parfois profonds, en particulier sur l’euro et l’UE. Devant des programmes proches mais loin d’être identiques, les électeurs de Mélenchon ont appelé ceux de Hamon à renoncer à une partie de leurs idéaux pour faire gagner le candidat le mieux placé dans les sondages.

Alors au nom de quoi les mêmes nous demandent-ils aujourd’hui de jeter cette même logique aux orties et de nous abstenir ? Que les abstentionnistes du premier tour continuent à appeler à l’abstention, c’est tout à fait cohérent de leur part ; mais que ceux qui étaient partisans d’un candidat en soient presque à qualifier de traîtres ceux qui, ayant voté pour lui, iront apporter leur voix à un autre deux semaines plus tard, est assez ahurissant. Soit on ne vote qu’en faveur d’un programme qu’on soutient sur le fond, et il fallait m’appeler à ne pas voter Mélenchon au premier tour ; soit on choisit le moins mauvais des candidats, et je n’ai aucune leçon à recevoir de personne en votant Macron au second.

Un raisonnement par l’absurde en apporte la preuve éclatante. Imaginons un instant que les choses aient été différentes et que les scores de Mélenchon et de Macron aient été inversés. Devant le risque de voir une écrasante majorité des voix fillonistes aller à Marine Le Pen, n’est-il pas absolument évident que les Insoumis se seraient engouffrés dans la logique qu’ils prétendent combattre aujourd’hui ? Auraient-ils appelé les électeurs de Macron à soutenir leur candidat contre le FN, ou les aurait-on entendu clamer partout : « Non franchement les gars, le programme de votre candidat était vraiment trop éloigné du nôtre ; pour vous, choisir entre Méluche et Le Pen, ça doit être choisir entre la peste et le choléra ; abstenez-vous plutôt » ? Ça n’a aucun sens ! Non seulement les électeurs de Mélenchon auraient appelé ceux de Macron à les soutenir pour « faire barrage au FN » (oui oui, ils auraient tous employé l’expression) ; mais si Macron lui-même avait publiquement refusé de choisir, ils n’auraient pas hésité une seule seconde à qualifier cela de faute politique ! Pourquoi ce qui fonctionne dans un sens devrait-il être sans valeur dans l’autre ?

Il y a donc une grande candeur chez certains des Insoumis à draper leur abstention, par ailleurs tout à fait compréhensible et défendable, dans des principes qui voudraient en faire la seule position défendable. Cette naïveté se retrouve également dans leur analyse des résultats. Ainsi, on trouve un peu partout l’idée que Jean-Luc Mélenchon aurait fait reculer le FN, que sur les cinq dernières années, les Insoumis auraient réduit l’écart avec le parti d’extrême-droite. Ou encore celle que, sans les électeurs de Benoît Hamon et la dispersion des voix à gauche, leur champion aurait été au second tour.

Or, ces deux idées sont à tout le moins simplistes et naïves. La dispersion des voix ? Elle a aussi joué à droite. Le cumul des voix de Le Pen et de Dupont-Aignan reste supérieur au cumul des voix de Mélenchon et de Hamon. En outre, Fillon, par son positionnement droitier, a aussi volé des voix à la présidente du Front : on peut légitimement penser que contre un candidat comme Juppé, elle aurait fait un meilleur score. Elle avait donc une campagne difficile, qu’elle a de plus ratée, quand Mélenchon a réussi la sienne. Mais est-ce à dire qu’il aurait « creusé l’écart » en profondeur ? En réalité non : le vote en sa faveur s’est cristallisé dans les dernières semaines avant l’élection. Il stagnait dans les sondages entre 10 et 15% d’intention de vote avant de s’envoler, bien tardivement, au 19% qu’il a obtenu. Marine Le Pen, elle, creuse son sillon depuis bien plus longtemps. Les sondages mettent depuis des mois et des mois le FN entre 20 et 30% ; et toutes les dernières élections ont confirmé cette réalité. Le brusque enthousiasme pour Mélenchon n’est donc qu’un essai qui doit encore être transformé, alors que le vote frontiste est réellement ancré sur la durée et en profondeur.

La vérité, c’est que nous avions une élection très fortement polarisée, avec une vision véritablement de gauche, égalitariste (Mélenchon), une vision « centriste » ou plutôt « libérale-libertaire » (Macron), une vision conservatrice de droite (Fillon) et une vision identitaire et d’extrême-droite (Le Pen). Et la vérité, c’est qu’entre ces quatre visions, les Français ont choisi. Rajoutons que, s’il y a des liens qui peuvent être tissés, c’est plutôt entre les programmes de Fillon et de Macron, qui sont tous les deux, au fond, des conservateurs libéraux que ne distinguent que les questions sociétales. Ce qui signifie que 42% des suffrages exprimés, soit environ un tiers des Français, apportent leur soutien à cette vision économiquement conservatrice, capitaliste et libérale.

Mélenchon et ses Insoumis se montrent donc assez mauvais perdants, pour ne pas dire hypocrites ; ils critiquent le système et refusent de le considérer comme légitime, alors qu’on sait très bien qu’ils auraient tenu un tout autre discours s’il avait porté leur candidat au pouvoir. Ce qui est finalement assez typique de la démocratie : on est démocrate tant que les gens votent comme on pense. Tout le monde vante la démocratie et affirme qu’elle est le moins mauvais des régimes, que le peuple est légitime pour diriger et exercer la souveraineté ; mais rares sont ceux qui se plient à sa volonté quand, s’étant clairement exprimée, elle diffère de la leur. Mais à quoi rime de prôner le respect des règles si c’est seulement quand on gagne ?

mercredi 26 avril 2017

Face au cancer

Tu as bien raison, otorno : la guerre est déclarée. Contre le cancer, la guerre est déclarée. Mais c’est une guerre si peu ordinaire. Une guerre dans laquelle nous ne nous battons pas vraiment, parce que nous ne savons pas, parce que nous ne pouvons pas nous battre ; une guerre dans laquelle nous ne pouvons qu’accompagner de nos prières et de notre soutien l’unique soldat de l’armée, cette personne que nous aimons tant et qui se bat en n’ayant comme arme que sa volonté de vivre ; une guerre dans laquelle nous nous remettons à peu près entièrement aux médecins, c’est-à-dire aux généraux qui, à l’arrière et eux-mêmes à l’abri du danger, dirigent de loin l’offensive.

Une guerre aussi contre un ennemi invisible, insaisissable, qu’on ne comprend pas. Car c’est l’incompréhension qui domine. Pourquoi ai-je tout, absolument tout ce qui fait un homme heureux, quand mon prochain, mon ami, mon frère est ainsi frappé ? Pourquoi suis-je entièrement épargné quand d’autres sont entièrement éprouvés ?

Le Christ apporte une réponse qui n’en est pas vraiment une : Dieu « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes[1] ». C’est surtout aux élites de la société juive de Son temps qu’Il s’adresse, élites qui croyaient qu’une vie heureuse était la récompense du respect des commandements de Dieu, tandis que les souffrances sur Terre venaient sanctionner les fautes de ceux qui les enduraient ou de leurs pères. Le Christ nous apprend qu’il n’en est pas ainsi, que Dieu est Amour et qu’Il ne punit pas ; mais ce faisant, il laisse entier le mystère de la chance, dont on mesure souvent mal à quel point elle est décisive dans le déroulement de nos vies. Parfois on a l’impression que le malheur s’accumule sur une seule tête et « qu’il pleut toujours sur les plus mouillés ». Parfois on voit des gens au sommet du bonheur sombrer d’un coup dans un abîme de souffrance. Et à côté de cela, certains semblent avoir toutes les chances.

Au-delà de la répartition extraordinairement inégale de la chance et de la malchance, l’autre problème que pose le cancer est celui de l’existence même du mal. Pourquoi une chose pareille est-elle permise ? Sans même se demander pourquoi elle frappe les uns plutôt que les autres, comment une telle horreur est-elle tout simplement possible ?

Face à cette question, le chrétien se trouve soumis à trois tentations. La première consiste à se débarrasser du problème en affirmant qu’il s’agit d’un mystère, donc par définition inaccessible à la raison humaine, et qu’il est donc inutile et vain d’y réfléchir ou de chercher à y répondre. De fait, il y a des choses qui dépassent les limites de la raison humaine ; mais c’est une solution à laquelle il ne faut recourir qu’en cas d’absolue nécessité, après avoir évacué toutes les autres possibilités.

La deuxième tentation consiste à se réfugier dans un dolorisme qui voudrait faire accepter la souffrance : après tout, Jésus Lui-même n’a-t-Il pas enduré les pires souffrances sur la Croix ? Ne les a-t-Il pas acceptées sans chercher à les fuir ? Le chrétien étant appelé à imiter le Christ, on peut être tenté par une forme de quiétisme, de résignation face au malheur.

Beaucoup de penseurs chrétiens ont poussé très loin cette attitude. Au Moyen-âge, Jean Tauler écrit qu’il « faut […] toujours [que l’homme] souffre, il faut qu’il soit chargé d’une croix[2] ». Martial d’Étampes, au XVIIe siècle, pousse encore plus loin l’esprit de résignation et de fatalisme en prônant un accueil heureux de la souffrance : « nous devons recevoir toutes les peines et afflictions avec autant de dévotion que nous ferions pour une partie de la vraie croix […]. Toutes les souffrances […] sont à désirer pour nous unir à Dieu[3] ». À la même époque, Jean-Joseph Surin va dans le même sens quand il écrit que « la croix […] serait douce si l’on savait les biens et les douceurs qui s’y rencontrent[4] ». Toujours en ce siècle décidément doloriste, Étienne Binet lance aux malades chrétiens : « Souffrez gaiement ce que vous souffrez ! […] Les maladies […] sont les courriers ordinaires des faveurs du ciel[5] ». Et jusqu’au XXe siècle, où Dom Vital Lehodey dépeint un Dieu chirurgien qui amputerait ses malades : « Dieu […] nous enverra des contrariétés imprévues, […] une maladie qui nous mine : autant d’instruments avec lesquels il lie, il serre le membre gangrené, il le frappe au bon endroit, il coupe, il enfonce bien avant dans le vif. La nature pousse des cris, mais Dieu ne l’écoute pas[6] ».

On voit que les accusations de dolorisme auxquels le christianisme a dû faire face sont loin d’être complètement infondées. Pour ma part, je dois dire que ce christianisme me semble bien éloigné du mien, et que le Dieu dont parlent ces penseurs m’a l’air très différent de Celui en lequel je crois. Mais le piège de cette position à laquelle tant de penseurs chrétiens ont adhéré est évidemment qu’elle n’est pas entièrement fausse : les meilleurs mensonges sont ceux qui se basent sur un fondement vrai, les erreurs les plus crédibles sont celles qui sont construites sur une base de vérité.

Le vrai qu’il y a dans cette idée, c’est d’abord que toute souffrance n’est pas forcément mauvaise et contraire à la volonté de Dieu – un chagrin d’amour est une des pires souffrances qui soient, et pourtant ce n’est pas un mal – ; et ensuite que toute souffrance peut être pour celui qui l’endure l’occasion de se tourner vers Dieu ou de revenir à Lui. Mais ce n’est pas que toute souffrance soit bonne ; c’est simplement que tout, bonheur ou malheur, joie ou tristesse, devrait être l’occasion de se tourner vers Dieu.

Surtout, ce dolorisme oublie une vérité fondamentale : dans bien des cas, la souffrance est un mal, et donc contraire à la volonté divine. Faire profession d’accepter toutes les souffrances comme venant de Dieu, c’est donc tomber dans l’erreur qui consiste à croire que le mal vient de Dieu, alors qu’il en est la négation. En ce sens, quand la souffrance est un mal, quand elle est injuste, quand elle n’est pas de Dieu, la colère et la révolte contre elle sont plus que compréhensibles : elles sont justifiées, elles sont nécessaires, et c’est la résignation qui devient une faute. N’ayons donc pas honte de notre révolte : elle n’est pas le refus de l’homme de s’abandonner à la Volonté de Dieu ; elle est au contraire son indignation devant le fait que le Monde tel qu’il existe n’est pas conforme à cette Volonté. Il en va ainsi de notre révolte face au cancer, ou plus généralement face à la maladie, qui, n’en déplaise à Binet, n’est pas messagère du Seigneur.

Mais survient alors la troisième tentation : si le cancer et plus largement le mal ne viennent pas de Dieu, d’où viennent-ils ? Pourquoi Dieu les permet-Il ? Et s’Il semble ne pas entendre nos prières, s’Il ne nous préserve pas de ce mal, est-ce que c’est parce qu’Il est sourd ? De là à croire qu’après tout Il n’existe pas, il n’y a qu’un pas que beaucoup ont franchi.

Commençons par dire qu’à cette question, il n’existe de véritable réponse que générale. « D’où vient le mal ? » est une question qui peut, dans une théologie chrétienne bien construite, trouver une réponse. Mais « Pourquoi le mal touche-t-il certaines personnes plus que d’autres ? » est bien plus complexe. La maladie frappe les uns et épargne les autres ; pourquoi ? Face à cette incompréhension, nous n’avons que la réponse, ou plutôt l’absence de réponse, du Christ sur la pluie qui tombe sur les justes et sur les injustes. Je crois, à la vérité, qu’il est possible d’aller un peu plus loin ; mais pas beaucoup plus loin tout de même, et même ce petit peu demanderait des développements que je n’ai pas la place de faire ici. Et tel quel, j’ai bien conscience que ce n’est guère satisfaisant pour celui qui est frappé.

Reste cependant la question générale de l’existence du mal et du cancer, question qui n’est pas non plus dénuée d’intérêt, et qui, elle, peut recevoir une réponse. Car en la matière, nous sommes bien prompts à mettre Dieu en question ; et pourtant, agissant ainsi, nous prenons le problème à l’envers. Car si le cancer ne vient ni de Dieu, ni de nulle part, il est de moins en moins difficile de savoir d’où il vient : il vient de nous. Je sais bien qu’il existait avant la révolution industrielle ; mais on ne peut plus nier que notre mode de vie favorise son développement. Pas seulement parce que nous vivons plus vieux que par le passé, mais aussi parce que notre mode de vie et les produits qui nous entourent et que nous côtoyons en permanence sont de plus en plus cancérigènes.

En accusant Dieu de ne pas nous protéger, de ne pas entendre nos prières, de nous soumettre au mal et à la souffrance de la maladie, nous nous déchargeons bien facilement sur Lui d’une faute qui est de notre responsabilité collective, et qu’aucune prudence individuelle ne peut venir compenser, car c’est l’environnement même dans lequel nous vivons qui est pollué. Et c’est cela qui est fou, extraordinaire : nous remettons Dieu et son Amour en question plus facilement que nos structures sociales.

Face au cancer, nous ne devons pas nous demander comment Dieu permet cela ; il faut nous demander comment nous, nous permettons cela. Comment nous permettons à des industriels d’inonder nos aliments, nos dentifrices, nos vêtements, pour leur seul profit, de produits qui nous tuent.

Je le redis : cette explication générale, pour vraie qu’elle soit, ne peut guère satisfaire, et moins encore consoler, celui qui se trouve frappé dans sa personne ou chez ses proches. C’est la limite de tout discours théorique général, philosophique ou théologique : il laisse bien souvent celui qui subit l’épreuve face à ses questions sans réponse (« Pourquoi moi ? ») et face à d’autres généralités pas forcément fausses, mais pas plus satisfaisantes non plus (« Les voies du Seigneur sont impénétrables »). Et sans autre refuge, à la fois fragile car plein de doutes, et fort comme la mort, que la prière.



[1] Évangile selon Matthieu, 5, 45.
[2] Jean Tauler, Sermon 60.
[3] Martial d’Étampes, Exercice des trois clous, IV, 5.
[4] Jean-Joseph Surin, Lettre 439.
[5] Étienne Binet, Consolation et réjouissance pour les maladies, chapitre 2, III.
[6] Dom Vital Lehodey, Le Saint Abandon, II, III-IV.

mercredi 19 avril 2017

Pour quoi je voterai dimanche

Ceux qui me lisent un peu régulièrement savent que je ne goûte guère l’exercice démocratique du pouvoir. Jusqu’à présent, cette campagne présidentielle a confirmé mes idées avec une ténacité tout à fait remarquable. Passons sur la vaste prostitution des candidats et des partis, sur le racolage éhonté auquel ils se livrent pour séduire leur électorat, de bain de foule en foire agricole, de meeting en tapis de promesses : ça, on y est habitué à chaque fois qu’il y a élection. Mais le niveau est quand même, cette fois-ci, spécialement bas : les uns ont selon toute vraisemblance piqué dans la caisse, un philosophe poste des tweets pour juger un candidat sur ses tenues vestimentaires, les sondages, plus incertains que jamais, ont plus d’importance que jamais ; bref, on nage en pleine société du spectacle, en pleine démocratie d’opinion. En plein délire. Ô tristesse d’avoir raison quand on dit que les choses vont mal.

Il va de soi qu’aucun des candidats ne représente, de près de ou de loin, les idées qui sont les miennes. Peu d’entre eux ont conscience que les deux grands enjeux de notre époque, les deux grandes manifestations de la Crise que nous traversons, sont la crise écologique d’abord, les inégalités ensuite. Et aucun, à mon sens, n’a de réelle compréhension de ces phénomènes, puisque aucun n’a pensé la Technique et donc compris le rôle qu’elle joue dans cette Crise. Par conséquent, aucun n’a de solution pour nous en sortir. Ce qu’ils proposent, tous, est voué à l’échec.

Cela dit, il n’en reste pas moins qu’un d’entre ces onze sera notre prochain président, et que certains sont clairement plus dangereux que d’autres. Ceux qui s’imaginent que de toute façon rien ne changera, qu’ils ont les mains liées, que de toute manière c’est bonnet blanc et blanc bonnet n’ont pas complètement tort, mais ils n’ont pas non plus complètement raison. Un président de la République française a tout de même suffisamment de pouvoir pour faire beaucoup de mal, ou au contraire pour freiner les processus en cours. Le choix de l’abstention, pour tentant et compréhensible qu’il soit étant donné l’état de la vie politique, me semble donc à tout le moins dangereux.

Traditionnellement, on considère qu’au premier tour, on choisit, et qu’au second tour, on élimine. En réalité, il y a belle lurette que les choses ne se passent plus ainsi. Quand plus de deux candidats ont des chances réelles d’accéder au second tour, il faut éliminer dès le premier. C’est d’autant plus vrai quand, de toute manière, aucun candidat n’offre de réelle solution, puisque alors aucun candidat ne peut être l’objet d’un choix, sauf du choix du moins mauvais – ce qui est précisément une autre manière de dire qu’on élimine tous les autres.

De ce point de vue, deux candidats, parmi ceux qui ont des chances de l’emporter, doivent à l’évidence être éliminés.

La première est naturellement Marine Le Pen. J’ai à peine besoin d’expliquer pourquoi. Cela tient d’abord à son programme, bien sûr. Économiquement, il est très dangereux. Sur la question migratoire, non seulement il abandonne toute forme d’altruisme, de solidarité et de générosité, valeurs pourtant constitutives de notre identité ; mais il est même redoutable pour nous à long terme, car si nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde chez nous, la refouler entièrement ne peut, à moyen terme, que générer plus de rancœurs, plus de colère, donc plus d’agressivité envers nous et plus de terrorisme. Socialement enfin, il est régressif : rappelons que Marine Le Pen est la seule candidate à avoir promis la fin de la loi Taubira, entre autres multiples exemples.

Mais plus encore que dans son programme, le danger Le Pen tient dans sa personnalité. Si on regarde strictement ce qui est écrit dans le programme, en effet, je suis plus proche du sien que de celui de Fillon ou de Macron, par exemple. Le problème, c’est que Marine Le Pen avance masquée. Personne, je pense, ne sait vraiment qui elle est, ni ce qu’elle ferait si elle arrivait finalement à l’Élysée. Pour reprendre l’exemple de la loi Taubira, je ne suis pas du tout sûr qu’elle tiendrait sa promesse. Inversement, je la crois tout à fait capable de rétablir la peine de mort, alors que ça ne figure pas dans son programme, par exemple en faisant usage du référendum[1].

Le second candidat à éliminer absolument est François Fillon. Non pas que son programme soit spécialement problématique – je veux dire par là qu’il est absolument et intégralement merdique, mais pas vraiment plus que celui de Macron, par exemple. Le problème de Fillon, par rapport aux autres candidats de la droite conservatrice[2], c’est qu’il représente la frange la plus socialement réactionnaire de ce courant. Fillon, c’est le candidat de Sens Commun, de la Manif pour Tous et de tous les groupes du même tonneau. Ce sont eux qui ont poussé sa victoire à la primaire et le tiennent à bout de bras depuis – le rôle de Sens Commun dans la réussite du meeting du Trocadéro, celui qui a tout changé pour lui, n’est plus un secret pour personne.

S’il doit être éliminé, c’est donc d’abord parce que sa victoire représenterait un énorme tremplin pour cette frange réactionnaire de la société : il pourrait essayer de tenir sa promesse d’une interdiction de l’adoption pour les couples homosexuels, le risque serait donc grand de voir l’homophobie s’assumer, s’afficher et se décomplexer, et donc les agressions homophobes augmenter[3]. Mais c’est aussi pour une autre raison : pour dégoûter pour de bon la droite de redonner du poids à ce genre de courant. Que Fillon prenne une bonne claque électorale et qu’on arrive avec Macron président, et la droite se sentira volée d’une élection qu’elle pensait gagnée d’avance ; on peut être sûr alors que la prochaine fois, elle jouera la sécurité et adoubera quelqu’un de plus consensuel – donc de plus centriste.

Une dernière chose : je précise que, si je considère que Fillon et Le Pen doivent tous les deux être éliminés, et à n’importe quel prix, je ne les mets pas sur le même plan : Le Pen est clairement plus dangereuse que Fillon.

Bon. C’est bien joli, tout ça, mais une fois qu’on a dit quels candidats on voulait éliminer, reste à savoir comment le faire. Pendant un bon bout de temps, ça m’a semblé clair : je voyais se rejouer sous nos yeux le scénario de 2007. Cette année-là, seuls trois candidats avaient une chance réelle de passer la barre du premier tour : Sarkozy, Royal et Bayrou. Il était évident qu’il fallait éliminer Sarkozy à tout prix : n’importe qui avec un brin de jugeote pouvait comprendre à quel point son quinquennat serait violent – là-dessus, il ne nous a pas déçus. Or, Royal ne pouvait pas le battre au second tour ; inversement, Bayrou était quasiment assuré de le faire. Il fallait donc faire passer à Bayrou le cap du premier tour en votant pour lui à ce moment-là – ce que j’ai fait.

Dix ans plus tard, j’avais bien l’impression qu’on rejouait le même scénario. Fillon semblait assuré d’être le prochain président ; un seul candidat le menaçait sérieusement, Emmanuel Macron. Il me semblait donc logique de voter pour lui dès le premier tour, non pas que je me sente la moindre affinité avec le personnage, ses idées ou son programme, mais simplement parce qu’il était le seul à même d’éliminer un candidat qu’il nous fallait absolument éliminer.

Seulement, les dernières semaines ont rebattu les cartes. Trois candidats peuvent toujours, sans aucun doute possible, se qualifier pour le second tour : Le Pen, Macron, Fillon. Mais ils sont talonnés par un quatrième, Mélenchon. Pour être honnête, je ne crois pas à ses chances de réussir son pari et de finir deuxième ; mais il est globalement dans la course. Par ailleurs, l’avance de Macron sur Fillon, même si elle reste bien modeste eu égard à la grande incertitude de ceux qui se déclarent prêts à voter pour lui, reste probablement suffisante pour que je me dise qu’il peut se passer de ma voix.

Se pose également la question du second tour, et là, les inconnues se multiplient de manière dramatique. Je suis prêt à parier que Marine Le Pen y sera : c’est donc elle qu’il faut songer à éliminer en priorité. Mais qui est le mieux à même de le faire ? Tous le prétendent, mais bien malin qui pourrait vraiment le dire. Les sondages la donnent perdante, assez nettement, contre tous ; on pourrait donc se dire qu’il n’y a pas de souci à se faire. Mais moi, je m’en fais, du souci.

Le Pen contre Fillon ? La droite dure contre l’extrême-droite : beaucoup, beaucoup de gens, et moi le premier, seraient tellement écœurés qu’ils ne se déplaceraient même pas pour voter. Bien sûr, Fillon bénéficierait d’un report de voix de la part de ceux qui voudraient à tout prix barrer la route au FN ; mais inversement, Le Pen pourrait bénéficier du soutien d’une masse populaire décidée à faire tomber en Fillon un des principaux représentants des affaires et des élites. D’ailleurs, Fillon n’est donné dans les sondages gagnant qu’à 55% : le plus mauvais score des candidats testés.

Le Pen contre Macron ? On se dit que Macron rassemblerait une bonne partie de la gauche et la droite conservatrice ; mais pour un ancien banquier, partisan beaucoup plus assumé que Fillon de l’Union européenne et de la mondialisation, l’effet anti-Système jouerait autant que pour lui, peut-être même plus. Ça pue le duel Trump-Clinton.

Le Pen contre Mélenchon ? Là encore, les sondages donnent Mélenchon gagnant, à 57% (à peine plus haut que Fillon, notons bien). Perso, je n’y crois pas. Je suis persuadé que les conservateurs de droite comme de « gauche » seraient à peu près aussi effrayés par l’un que par l’autre, et qu’une bonne partie de la droite voterait Le Pen bien plus facilement qu’une partie de la gauche ne voterait Mélenchon.

Impossible donc de se déterminer sur celui qui serait le mieux à même de battre Le Pen. Et pour Fillon, c’est à peu près la même chose : de toute manière, je ne l’imagine au second tour que face à Le Pen.

J’ai donc été placé devant ce choix difficile : jouer la sécurité en votant Macron, pour être sûr d’éliminer Fillon ; ou voter au moins loin de mes convictions et opter pour Mélenchon. J’ai finalement choisi la seconde option.

Je veux tout d’abord dire que j’ai longtemps hésité, et que je respecte tout à fait ceux qui feront le choix inverse. Je les remercie, même, puisque ce n’est que grâce à eux que, en fin de compte, j’ai un petit espoir que nous n’ayons ni Fillon, ni Le Pen au pouvoir. Si, pour ma part, je voterai Mélenchon dimanche prochain, c’est pour trois raisons.

La première, je l’ai déjà donnée : Macron me semble disposer d’une avance sur Fillon faible, mais probablement suffisante pour l’emporter. En ne votant pas pour lui, je sais que je prends un risque, mais c’est un risque calculé.

La seconde, c’est que, même si je n’y crois pas une seule seconde, il y a, pour la première fois depuis longtemps, une toute, toute petite chance pour qu’une gauche véritable emporte la présidentielle. Ça vaut la peine de mettre toutes les voix dans la balance.

La troisième, et la plus importante, c’est qu’il est urgent que nous recomposions notre paysage politique. Or, un score élevé de Mélenchon serait le meilleur moyen d’y parvenir. Le PS pourrait enfin éclater, comme je dis qu’il finira par le faire depuis plus de dix ans, et comme je l’y appelaisencore récemment, et acter le divorce entre la vraie gauche et la social-démocratie ou le social-libéralisme. En cas, souhaitable, de victoire de Macron, les conservateurs de l’aile droite du PS et de la droite dite « modérée » pourraient se regrouper autour d’un pivot centriste (en fait de droite, mais molle, c’est moins pire) ; ceux qui, à droite, ne seraient pas contents, pourraient aller tranquillement au FN, ou vivoter sans rejoindre aucun camp, en devenant groupusculaires. En cas de victoire de Fillon, ce serait moins clair, mais au moins le PS aurait quand même enfin fini de crever et on s’en porterait tous déjà mieux.

Allez, vivement dimanche, qu’on en finisse. Ça commence à vraiment trop puer.





[1] Une autre belle bêtise qu’elle développe, ça : donner plus de pouvoir au peuple en recourant massivement au référendum. De son point de vue, c’est très intelligent, évidemment : elle sait bien que, dans sa majorité, le peuple sera en effet de son côté sur bien des sujets. Elle peut donc se permettre de se donner une image démocratique à peu de frais.
[2] Par « conservatrice », j’entends « qui veut conserver globalement le Système actuel » ; la droite conservatrice inclut donc Emmanuel Macron.
[3] C’est ce qui s’est passé aux États-Unis suite à l’élection de Donald Trump. L’hypothèse n’a donc rien d’invraisemblable.

samedi 11 février 2017

Un bouclier contre l’épée de Damoclès démocratique

Une fois n’est pas coutume, on a une bonne nouvelle à annoncer : le Conseil constitutionnel vient de censurer le délit de consultation des sites terroristes. C’est une décision importante, même si elle est un peu passée inaperçue. Ce délit constituait une grave atteinte aux libertés fondamentales, puisqu’il prévoyait de condamner, et lourdement, les citoyens qui se contentaient de naviguer « de manière habituelle » sur les sites faisant l’apologie du terrorisme. Certes, des exceptions étaient prévues pour ceux qui pouvaient prouver qu’ils le faisaient « de bonne foi », par exemple pour des recherches universitaires ; mais la loi donnait vraiment le sentiment de renverser la charge de la preuve pour la faire reposer sur la défense.

Ce délit, initialement proposé par Nicolas Sarkozy, avait dans un premier temps été critiqué (mollement) par la gauche ; mais bien sûr, une fois au pouvoir, le PS s’était empressé de le faire voter.

Sur le fond, je ne peux que partager l’analyse du Conseil constitutionnel, qui affirme que la loi incriminée n’était nullement nécessaire, l’arsenal juridique visant à lutter contre l’apologie du terrorisme étant déjà largement suffisant, et que l’atteinte aux libertés fondamentales n’était ni adaptée, ni proportionnée. Le Conseil rappelle en particulier – il est fou que ce soit nécessaire, mais c’est nécessaire – que la libre communication des pensées et des opinions fait partie des droits de l’homme, et que les citoyens doivent pouvoir s’informer comme ils le souhaitent sur les menaces qui pèsent sur nos sociétés.

Sur la forme, il y a cependant quelque chose d’encore plus intéressant à remarquer. Une loi qui piétinait les droits fondamentaux de la personne humaine avait été votée par le Parlement, donc par une des instances les plus démocratiques de notre pays, élue au suffrage universel ; elle est à présent censurée par le Conseil constitutionnel, une de ses instances les moins démocratiques. Ses membres, nommés pour neuf ans, le sont par les Présidents de la République, du Sénat et de l’Assemblée nationale, de manière à peu près complètement discrétionnaire.

Cet épisode fait écho à une autre censure d’une loi à dérive totalitaire potentielle, toujours par le Conseil constitutionnel, le 21 octobre dernier : celle qui permettait aux services de renseignements français de surveiller sans aucun contrôle l’ensemble des communications par voie hertzienne.

Tout cela prouve une nouvelle fois, pour ceux qui auraient encore besoin de la démonstration, que la démocratie n’a décidément rien à voir avec la défense des droits fondamentaux de la personne humaine. Dans le temps présent, c’est même plutôt le contraire : c’est la démocratie qui représente une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos libertés. On l’a vu en France, mais aussi avec l’élection de Trump aux États-Unis et toutes ses conséquences, déjà. On l’a vu en Pologne, en Hongrie, à tant d’autres endroits. Et contre cette épée de Damoclès, ce sont des instances non démocratiques, ou moins, qui sont notre bouclier.

En France, Marine Le Pen, la candidate la plus dangereuse pour nos libertés, ne s’y est d’ailleurs pas trompée : elle a inscrit à son programme un véritable référendum d’initiative populaire, par lequel elle espère nous faire revenir à la peine de mort. Sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, exactement selon la même stratégie, espère utiliser le même procédé pour restreindre, voire interdire, l’avortement.

La conclusion s’impose : pour défendre nos libertés fondamentales, nous n’avons pas besoin de davantage de démocratie ; nous avons besoin de moins de démocratie. Notre extrême-droite ne s’y trompe pas, ne nous y trompons pas non plus.



*** EDIT du 15/02/2017 ***

Lundi dernier, une commission mixte paritaire composée de sept députés et sept sénateurs a violé la décision du Conseil constitutionnel qui faisait l’objet de mon billet, en réintroduisant dans le Code pénal le dispositif censuré de « délit de consultation habituelle de sites djihadistes sur Internet. La version réintroduite est à peine différente de celle qui avait été censurée.

Quand j’ai publié ce billet, un ami très cher m’a dit que je « ne m’arrangeais pas ». Moi je veux bien ; mais où est-ce que la réalité contredit ce que je dis ? Le Parlement élu avait fait passer cette loi liberticide, le Conseil constitutionnel non élu nous en avait débarrassé, à présent le Parlement élu montre son peu de respect à la fois pour nos libertés fondamentales et pour la Constitution et les institutions françaises.

Alors oui, j’aimerais bien me tromper, mais je crains bien d’avoir raison.


*** EDIT du 07/04/2017 ***

Merci au Conseil constitutionnel qui vient, aujourd’hui même, de me donner une nouvelle fois raison, en censurant partiellement la loi du 13 novembre 2014 créant l’incrimination « d’entreprise individuelle de terrorisme ». Le Conseil rappelle que les actes préparatoires à un attentat terroriste ne sauraient suffire à établir la volonté de le commettre, et donc ne peuvent être la base d’une condamnation pénale. Il établit également que la seule recherche d’objets ou de substances de nature à créer un danger (des explosifs, par exemple) ne suffit pas à matérialiser la volonté de commettre l’infraction.


Je ne sais pas combien de temps tiendra cette décision, mais en attendant, les faits sont là : les députés élus piétinent un des principes les plus essentiels de notre droit, celui qui veut qu’on condamne des actes et non des intentions ; ce faisant, ils préparent une abominable société du soupçon où tout citoyen sera vu comme un coupable en puissance. Et c’est une de nos institutions les moins démocratiques qui sert de rempart à ces prémices de totalitarisme.

mardi 24 janvier 2017

Socialistes, c’est (de nouveau) le moment de divorcer

Un divorce, c’est un peu comme la guerre : ce n’est jamais agréable, mais c’est parfois nécessaire. On ne peut pas être « pour » le divorce, comme on ne peut pas être « pour » la guerre ; mais dans certains cas, il faut bien reconnaître que c’est la moins mauvaise des solutions.

À l’heure actuelle, c’est clairement le cas pour le PS. Ce parti est en fait divisé en deux. On le sait depuis très, très longtemps, mais un des rares avantages de la primaire est d’en faire la démonstration manifeste. D’un côté, il y a des gens de gauche, véritablement de gauche, les seuls qui méritent le qualificatif de « socialistes », c’est-à-dire ceux qui veulent une réforme profonde du capitalisme libéral – je ne prétends pas qu’ils veuillent l’abolir, mais cette radicalité-là a de toute manière à peu près disparu du champ politique – dans le sens de davantage d’égalité. De l’autre, il y a des socio-démocrates, c’est-à-dire des gens qui s’accommodent très bien du capitalisme libéral tel qu’il existe actuellement et veulent seulement l’encadrer pour en limiter les abus.

Entre ces deux camps, il n’y a, en réalité, pas d’accord possible. Leur alliance résulte exclusivement d’une somme d’intérêts personnels et politiciens : leurs membres respectifs ont tout simplement considéré jusqu’à présent que le Parti socialiste, et donc le maintien de son unité et de son existence, était le plus sûr moyen de conquérir les postes convoités.

Mais sur le fond, les désaccords sont à peu près complets – pour ceux qui ont quelques convictions, évidemment. Les socialistes sont partisans d’une politique keynésienne de relance pilotée par l’État sans se soucier des déficits. Ils souhaitent des politiques de véritable redistribution des richesses, donc des impôts élevés, surtout pour les plus riches, et des dépenses publiques importantes. Mécaniquement, ils sont assez méfiants vis-à-vis de l’Union européenne telle qu’elle s’est construite depuis 1992.

Inversement, les socio-démocrates sont globalement partisans de la rigueur budgétaire imposée par Bruxelles et d’une tentative de relance par l’offre plutôt que par la demande. Ils ont accepté le dogme de base du néo-libéralisme et du néo-classicisme économique selon lequel c’est en laissant les plus riches s’enrichir qu’on fera reculer la pauvreté : ils ne veulent donc pas taxer trop lourdement les revenus ou le capital.

Ces deux lignes sont donc clairement contradictoires. C’est pourquoi Valls a raison de parler de « deux gauches irréconciliables », et Hamon d’affirmer que le second tour de la primaire se jouera « projet de société contre projet de société ».

Seulement voilà, quelque chose vient perturber la donne : c’est que chacune des deux options est déjà représentée par un candidat lancé depuis plus longtemps dans la course. Les idées de Benoît Hamon sont déjà portées, peu ou prou, par Jean-Luc Mélenchon, et celles de Manuel Valls par Emmanuel Macron.

On me dira que ce n’est pas la même chose, qu’il y a à chaque fois des divergences. Évidemment, qu’il y a des divergences ! Oui, Hamon n’a peut-être pas exactement la même vision de l’Union européenne, de la politique étrangère, de la Russie ou de l’islam que Mélenchon. Mais et alors ? Deux individus ne sont jamais d’accord sur tout en politique. Croire que le moindre désaccord doit se traduire par deux candidatures distinctes aux élections est la maladie dont la gauche crève depuis des années, pour ne pas dire des décennies. Si on attendait d’être d’accord en tout avec quelqu’un pour le soutenir, personne ne militerait dans aucun parti politique, personne ne soutiendrait jamais aucun candidat : il y aurait autant de partis et de candidats que de militants. Belle perspective ! Et quelle efficacité…

Ce qu’il faut donc réaliser, c’est que les désaccords, réels et indéniables, entre Valls et Macron ou entre Hamon et Mélenchon, sont infiniment moins profonds que ce qui les rassemble. La conclusion, en termes politiques ? C’est le moment pour le PS d’acter ce désaccord et de divorcer. Que les socialistes rejoignent Mélenchon et le Parti de gauche, et que les socio-démocrates rejoignent Macron et construisent ensemble une nouvelle structure.

Bien sûr, j’entends déjà les militants du PS s’offusquer : et pourquoi pas le contraire ? Pourquoi ne seraient-ce pas Mélenchon et Macron qui se rallieraient à Valls ou Hamon ? Pour une raison bien simple : c’est que nous sommes dans une démocratie d’opinion, dominée par le complexe médiatico-sondagier, et que ses oracles ne peuvent pas être ignorés. Or, ils sont très clairs : que ce soit Valls ou Hamon qui l’emporte, le candidat PS est condamné à une humiliante cinquième place, derrière Le Pen, Fillon, Macron et Mélenchon. Telle est la loi d’airain des institutions majoritaires de la Ve République : sous peine d’être responsable de la défaite des idées qu’il porte, c’est au plus faible de se désister en faveur du plus fort.

Les chances que les choses se passent ainsi sont évidemment bien minces. Le PS a déjà manqué plusieurs occasions de faire ce divorce. En 2007, la percée de Bayrou, qui était le seul à même de battre Nicolas Sarkozy au second tour, aurait dû provoquer l’explosion du parti et une alliance Bayrou-Royal. L’aile gauche du PS ne l’aurait bien sûr pas accepté, et après ? Le Parti de gauche aurait pu être fondé avec deux ans d’avance. Par la suite, lorsque Hollande, devenu président, a renié et même foulé aux pieds toutes ses promesses de mettre au pas la haute finance, le divorce aurait encore dû avoir lieu. L’arrivée de Valls au poste de Premier ministre en était l’occasion évidente. Les « frondeurs » ont préféré continuer à « fronder » de l’intérieur, c’est-à-dire à ne rien faire.

Il est donc probable qu’il en ira encore de même. Les militants et surtout les cadres auront sans doute trop peur de perdre leurs places (de conseillers municipaux ou généraux, de maires, de permanents etc.) pour oser quitter ce navire qui ne peut pourtant plus être sauvé ; et le candidat désigné préférera s’accrocher à une vaine candidature de témoignage, dont au moins il pourra tirer personnellement des profits politiques, plutôt que de favoriser ses idées en se désistant. En d’autres termes, le couple continuera à se déchirer et à se taper dessus, mais n’osera pas la séparation de peur de dilapider le patrimoine commun : un divorce, ça coûte cher. Les socio-démocrates, hier dominants dans le parti, vont peut-être devoir céder temporairement la place aux socialistes : qu’importe, ils estimeront préférable d’attendre la défaite pour reconquérir la direction dans ses ruines.

Et donc, il y aura un grand perdant : soit Macron, soit Mélenchon. Si l’arithmétique électorale fonctionne sans surprise, Hamon sera élu, ce qui fera encore un peu plus souffler le vent dans les voiles de Macron mais réduira d’autant le socle électoral de Mélenchon. C’est dommage pour lui : pour la première fois, je me disais qu’il avait une toute petite fenêtre pour accéder au second tour. Mais comme, quel que soit son adversaire, il ne pouvait pas le battre in fine, ce n’est peut-être pas plus mal. Si Valls est bien éliminé, Macron sera probablement en 2017 celui que Bayrou a été il y a dix ans : le seul à même de battre à la fois la droite dure de Fillon et l’extrême-droite de Le Pen. Fillon doit d’ailleurs avoir en ce moment de belles sueurs froides, et ça au moins, ça console de tout.

Qu’est-ce que je vous disais ? Le candidat qui sera élu en mai prochain, quel qu’il soit, n’aura pas les solutions pour nous sortir de la Crise que nous ne faisons que commencer à traverser. Mais au moins, en attendant, et contrairement aux deux dernières présidentielles, on s’amuse et on a un peu de suspens, avec tout plein de beaux retournements de situation.

dimanche 25 décembre 2016

La solennité dans l’amour

C’est drôle de voir comme Dieu vous attend souvent avec une bonne surprise au détour d’un sentier. J’ai eu droit, un peu par hasard pourrait-on croire, à une des plus belles messes auxquelles j’ai assisté ces derniers mois – c’était à Contrazy, en Ariège. Comme un cadeau de Noël, de la part de Dieu et d’un prêtre qui restera sans doute pour moi anonyme.

Une messe dépend beaucoup du prêtre qui la célèbre, de son caractère, de sa personnalité, de ses idées ; et comme le déroulement de la messe influe profondément sur ceux qui y assistent, les prêtres ont évidemment en la matière une grande responsabilité.

Or, une qualité est souvent accompagnée de ses dérives. Les prêtres dotés d’un grand amour, d’une grande bonté intérieure, ont souvent tendance à un certain laisser-aller sur le rite, sur son déroulement ou sur la manière dont il est accompli. Cela part d’une bonne intention : volonté de ne pas choquer, de ne pas blesser ; choix de faire primer les personnes sur les dogmes ou les rites. Mais cela peut donner lieu à des messes moins priantes, plus désordonnées. Inversement, ceux qui insistent sur la dignité, sur la solennité du rituel ont souvent tendance à un certain assèchement du cœur, à un manque de tolérance, de souplesse, d’attention aux personnes. Leurs messes, certes plus solennelles, plus priantes, ont tendance à devenir rigides, guindées, froides.

La messe qui m’a été offerte aujourd’hui, fait rare, cumulait les deux qualités et évitait les deux dérives. Le prêtre qui l’a célébrée respirait littéralement l’amour. Il a fait rester un jeune couple arrivé en retard avec un nouveau-né qui a pleuré une bonne partie de la messe, qui voulait sortir pour ne pas gêner les fidèles ; et on sentait que ça lui faisait plaisir. Il a eu raison, bien sûr : « laissez venir à moi les petits enfants ! » Il est normal qu’un bébé pleure, et il est heureux qu’on ait encore quelques bébés dans les messes. Mais on sentait qu’il ne le faisait absolument pas par obligation, mais que ça le rendait heureux. De même, il a remonté toute la nef pour donner la paix du Christ à presque tout le monde, et il l’a fait avec un amour et une bonté, avec une attention à chacun qu’on pouvait ressentir presque physiquement.

Mais à côté de ça, sa messe était profondément priante, belle, solennelle. Il ne récitait pas les prières à toute allure, laissait des temps de silence lorsque c’était nécessaire, traitait l’Eucharistie avec un respect infini.

Ça peut sembler peu de choses, mais ce fragile équilibre, qui ne peut exister sur la durée que grâce à un travail et un effort constants de celui qui le met en place, est en réalité la condition du lien qui s’établit entre l’homme et le sacré. Si l’on n’est pas assez solennel, on perd Dieu de vue pour faire une messe qui ne parle plus que de l’homme ; si on l’est trop et qu’on tombe dans la froideur, c’est le contraire, on ne parle plus que de Dieu, et d’un Dieu vu comme lointain, inaccessible, plus grand qu’aimant. Dans tous les cas, il nous manque une des deux extrémités de ce pont, et le passage devient impossible. Or, ce lien, ce contact, cette communion entre l’homme et Dieu, est précisément le but du rituel et la condition d’une vie spirituelle riche.

On peut toujours discuter des détails – l’encens, les chants… –, mais cet équilibre entre la solennité et l’amour, entre le caractère priant de la messe et son caractère joyeux, cet équilibre qui est, pour moi, au cœur de ce qu’est une bonne messe, n’est que rarement présent.

Aujourd’hui, il était là, et pour moi c’est un très beau cadeau.

Joyeux Noël, mon père ! Et joyeux Noël à tous !

dimanche 18 décembre 2016

Le FN est-il en crise ?

Le Front National connaît actuellement quelques difficultés sur le fond, écartelé qu’il est entre sa branche conservatrice, catholique et libérale, représentée par Marion Maréchal-Le Pen, et sa branche étatiste et sociale, représentée par Florian Philippot. Ce clivage est potentiellement dangereux pour Marine Le Pen, et ce pour deux raisons.

La première, c’est qu’il est profond, réel, et peut difficilement être résorbé. Ces deux courants divergent en effet de manière indéniable, tant sur les idéologies qui les sous-tendent que – et c’en est la conséquence – sur l’analyse des problèmes dont souffre la société française et des solutions qu’il convient d’y apporter.

La seconde, c’est qu’au-delà de l’évidente querelle d’ego entre deux individus qui n’en manquent pas, ce conflit recoupe un enjeu stratégique de taille pour le FN. Les cadres et les militants du parti sont à l’évidence, et dans leur grande majorité, bien plus proche de la petite-fille du vieux chef que de l’ancien chevènementiste. Or, Marine Le Pen a un besoin vital de leur soutien, car on ne gagne pas une bataille présidentielle sans un parti en ordre de bataille.

En revanche, les électeurs du FN sont nettement plus proches de la ligne Philippot. Au-delà de la déception – et de quelques défections – dans les rangs des « catho-tradis », on ne peut pas nier que la stratégie mise en place par le duo Marine Le Pen-Florian Philippot depuis l’accès à la présidence du parti par la première a porté ses fruits. Le FN est effectivement devenu « le premier parti de France » en termes de nombre de voix à de nombreux scrutins.

Cela s’explique par le fait que les classes populaires, qui souffrent avant tout du chômage et du déclassement, sont sensibles à un discours qui combine rejet de l’immigration et assurance d’un État protecteur face à l’Union européenne et à la mondialisation ; alors même que le discours centré sur le remboursement ou non de l’IVG ou le mariage pour tous leur semble en effet « lunaire » et les laisse froids. Inversement, de nombreux catholiques traditionnalistes, ou tout simplement de nombreux conservateurs sur les sujets de société, continueront à voter FN, parti qu’ils considèrent comme un moindre mal par rapport à tous les autres. Marine Le Pen est la seule candidate à avoir assuré qu’elle abrogerait la loi Taubira. C’est un mensonge, mais qui s’en soucie ?

On voit donc bien à quel point l’équation est compliquée pour Marine Le Pen. Si elle désavoue trop ouvertement sa nièce, elle s’aliène la base militante de son parti, qui n’ira plus au combat pour elle qu’en traînant les pieds et sans enthousiasme – inertie qui pourrait lui coûter très cher. Mais si, à l’inverse, elle ne donne pas raison à son vice-président, elle retombe dans le ghetto électoral qui était celui du FN de son père, ce qui est précisément ce qu’elle veut éviter puisqu’il représente le plafond de verre qui l’empêchera à tout jamais d’attraper la magistrature suprême.

Cela dit, on peut aussi prendre les choses dans l’autre sens. Cette crise arrive suffisamment tôt pour ne pas peser sur le résultat de la présidentielle : d’ici-là, le soufflé sera évidemment retombé. En outre, la force du FN a justement toujours été de fédérer des courants que presque tout opposait. C’est ainsi qu’il a rassemblé des catholiques traditionnalistes avec des néo-païens, ou des pétainistes violemment antisémites avec des judéophiles anti-musulmans. Le conflit entre Marion Maréchal-Le Pen et Florian Philippot, s’il ne prend pas des proportions trop dramatiques, pourrait donc servir les intérêts du parti en lui permettant de continuer à brouter à tous les râteliers, c’est-à-dire à continuer l’élargissement de son électorat.

En outre, il est à noter que le FN est en passe de gagner une autre bataille essentielle et qui pourtant passe largement inaperçue : celle des symboles. J’avais déjà souligné sur ce blog à quel point le FN dominait les autres grands partis sur le sujet. Pour la campagne à venir, le logo de Marine Le Pen – pourtant critiqué par sa nièce, soit dit en passant – est à l’évidence une réussite. Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, le voici :




Déjà, il représente quelque chose. Il ne se contente pas d’empiler un sigle écrit avec une police moche sur une ou deux couleurs plus ou moins bien choisies ; par les temps qui courent, c’est déjà un bon départ.

Si on se penche sur ce que ça représente, on ne peut qu’admirer l’intelligence du choix. Une rose bleue, d’abord : rien que ça, c’est riche de significations. La rose symbolise la féminité de celle qui sera sans doute une des seules candidates à l’élection présidentielle – il est assez triste que le FN soit le seul parti qui se montre aujourd’hui capable de présenter ce gage de modernité. La rose bleue représente l’impossible, ce que le génie de l’agronomie humaine n’a jamais réussi à produire. Marine Le Pen promet donc de réussir l’impossible, de réussir là où tous les autres ont échoué. Mais la rose est aussi le symbole du socialisme, et le bleu une couleur traditionnellement associée à la droite. Marine Le Pen insiste donc sur un des points essentiels de son argumentaire, à savoir l’idée que le FN ne serait pas un parti d’extrême-droite mais « ni de droite, ni de gauche », qui prendrait le meilleur de chacun des deux camps et serait donc à même de transcender les querelles de bord ou de parti pour le bien de la France.

Enfin, la tige de la fleur, si elle est dénuée d’épines qui ne pourraient que la rendre un peu revêche, donne tout de même à la rose la forme très nette d’une épée. La disparition de la flamme permet donc de laisser la place à un autre symbole de combativité qui reste tout aussi lisible, voire plus lisible, tout en soulignant que le FN de Marine Le Pen est un nouveau FN, qui ne garde du parti de son père, au fond, que le nom.

Le choix de ce logo est donc une réussite évidente. Cela peut sembler trivial, mais est en réalité important : une élection ne se joue jamais avant tout sur des arguments rationnels, sur les idées ou les programmes des candidats ; leur physique, mais aussi les images, les symboles, les logos, bref l’affectif y jouent un rôle souvent plus déterminant – de nombreuses études l’ont fort bien montré.

Je ne me fais donc pas trop de soucis pour le FN. En dépit des sondages pour le moment très favorables à François Fillon – et qui pourraient bien se retourner contre lui, tant est forte l’exaspération populaire envers le complexe médiatico-sondagier –, je crois que s’il traverse une crise, elle ne menace en rien son existence, ni même sa réussite lors des prochains scrutins. Notre démocratie a encore un peu de retard par rapport à celle des États-Unis, et a fortiori à celle des Philippines qui a porté au pouvoir un véritable fou furieux (sans que cela ne soulève d’indignation massive ni même de questionnement sur un système politique qui peut mettre sur le trône un meurtrier autoproclamé) ; mais je ne crois pas qu’elle puisse résister réellement à la montée du populisme.