dimanche 18 septembre 2016

Feu nourri biblique contre les riches – Homélie pour ce dimanche (Amos 8, 4-7 et Luc 16, 1-13)

Ce dimanche, dans la liturgie de la Parole, les riches en prennent plein la gueule – ou plutôt, puisque j’en fais partie, devrais-je dire que nous en prenons plein la gueule – à travers deux textes qui, pour avoir respectivement plus de 2700 ans et près de 2000 ans, n’en sont pas moins d’une brûlante actualité.

La fin du texte évangélique est d’une clarté limpide : « vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. » Il ne nous est pas dit qu’on peut servir les deux à condition de mettre Dieu au-dessus ; non, il nous est bien dit qu’on ne peut pas servir l’argent si on prétend servir Dieu. Impossible de transiger en aucune manière avec cette exigence sans trahir le texte.

Est-ce à dire qu’on ne puisse pas se servir de l’argent, l’utiliser ? Si : le texte le précise explicitement. Jésus affirme : « c’est pourquoi je vous dis ceci : utilisez l’argent, bien qu’il soit souillé, pour vous faire des amis, afin d’être sûrs que, quand l’argent viendra à vous manquer, ils vous accueilleront dans les tentes d’éternité. » Un autre passage de l’Évangile (« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ») allait d’ailleurs dans le même sens : utiliser l’argent n’est pas en soi immoral.

L’usage de l’argent est donc considéré comme licite par le Christ ; mais il faut s’en servir, non pas le servir. Autrement dit, l’argent doit dans nos vies rester un simple moyen, et ne jamais devenir une finalité. Ce que condamne ici tout particulièrement Jésus, c’est ce qu’Aristote avait déjà condamné un peu plus de trois siècles auparavant : la chrématistique, c’est-à-dire l’accumulation d’argent pour elle-même, sans finalité particulière. Il n’est pas illégitime de chercher à avoir de l’argent, dans les limites raisonnables d’une utilisation conforme à nos besoins – étant bien entendu que nos loisirs font partie de nos besoins. Mais il est illégitime de chercher à l’accumuler pour le seul plaisir de sa possession ou de sa quantité.

Pour le dire autrement, toute activité économique doit correspondre à la logique de vendre pour acheter : vendre ce qu’on sait faire pour acheter ce qu’on ne sait pas faire. Je produis quelque chose (je fais du pain, j’élève des brebis, je fabrique des objets en métal, je donne des cours d’histoire, je rends la justice…) ; et je vends ce que je sais et peux faire pour acheter ce que je ne peux pas faire moi-même. Je vends des cours d’histoire, et avec l’argent gagné, j’achète ce que je ne sais pas faire moi-même : mon pain, la protection que m’assure la police, mes livres etc. Ça, c’est la logique du « vendre pour acheter », celle qui est justifiée pour Aristote – et pour le Christ.

La logique inverse, « acheter pour vendre », est celle de la chrématistique, de l’accumulation sans fin, qui est condamnée par Jésus : j’achète quelque chose le moins cher possible pour le revendre ensuite le plus cher possible. Je n’ai rien produit, mais je profite du simple fait d’être un intermédiaire sur le circuit d’une marchandise. Si on n’apporte rien, si on ne sert à rien, mais qu’on est simplement sur le chemin d’une marchandise, d’un bien, d’un service, et qu’on profite de cette position pour s’enrichir sur le dos du producteur et de l’acheteur, on est un parasite, ni plus ni moins.

Or, c’est le cas pour une bonne partie de notre économie ; et de ce point de vue, le texte du prophète Amos n’a pas pris une ride. Il s’adresse à ceux « qui piétinent les nécessiteux pour anéantir les pauvres du pays » et leur reproche leur comportement, « faussant les balances afin de pouvoir acheter le pauvre pour de l’argent, et le nécessiteux pour une paire de sandales, et d’obtenir un prix même des déchets du blé ».

Ne nous y trompons pas : les techniques ont changé, mais les bourreaux sont les mêmes. On a affiné la méthode, on l’a surtout cruellement complexifiée, mais la finalité reste identique : pressurer les plus pauvres, leur vendre ce dont ils ont absolument besoin à des prix suffisamment élevés pour être sûr qu’ils ne sortiront jamais de leur pauvreté, mais pas trop non plus pour qu’ils ne se révoltent pas. Trouver toutes les méthodes possibles pour échapper à l’impôt, qui profite à tous. Faire travailler les salariés le plus possible et pour le salaire le plus bas possible. Les rendre taillables et corvéables à merci. Leur faire contracter par des méthodes mensongères des emprunts à des taux prohibitifs et les plonger dans le surendettement. Ah, ils n’ont plus besoin de fausses mesures à grain : ils ont forgé à leur image tout un système économique, le capitalisme libéral et financier ; une machine à faire perdurer les inégalités, et toutes les souffrances qui vont avec.

Dans ces deux textes, Dieu affirme qu’Il n’est pas de leur côté. Ils s’en moquent, me direz-vous. Peut-être. Mais il est tout de même bon de le rappeler. « Jamais je n’oublierai une seule des choses que vous avez faites », leur lance-t-Il par la bouche d’Amos. Jésus, de Son côté, les prend avec plus de subtilité, avec moins de brutalité, mais pas moins de franchise ; en témoigne sa parabole du mauvais intendant.

Un homme riche a un intendant qui gère mal ses biens. Il le convoque donc, lui demande compte de sa gestion, et lui annonce qu’il va le renvoyer. Paniqué, l’intendant se demande comment se tirer de ce mauvais pas : il est incapable de travailler la terre mais ne veut pas avoir à mendier.

Transposons la parabole dans le monde moderne, et demandons-nous ce que ferait un cadre à qui son patron, ou le conseil d’administration de son entreprise, tiendrait un tel discours. « Le chiffre d’affaires est en baisse ! Les actionnaires ne peuvent plus s’en mettre autant plein les poches ! Vous êtes nul, si ça continue vous êtes viré ! » Que ferait n’importe quel cadre aujourd’hui ? Il resserrerait les vis, annoncerait des licenciements, un plan social, une augmentation du temps de travail sans compensation financière, bref tout pour plaire à ses maîtres, leur permettre de s’enrichir autant que l’exige leur appétit, et espérer ainsi rester dans la place.

L’intendant de la parabole, lui, fait tout le contraire. Au lieu de chercher à plaire à son maître, il convoque tous ses débiteurs et réduit leur dette. À celui qui doit cent mesures d’huile à son maître, il remplace son reçu par un autre qui n’en mentionne que cinquante ; à celui qui doit cent mesures de blé, il réduit sa dette à quatre-vingts. Il espère ainsi qu’après son licenciement, il pourra trouver refuge chez ces gens qu’il aura aidés. Et que fait le maître ? Loin de le punir, de porter plainte contre son intendant, il le félicite de son astuce. Voilà bien ce que ne ferait aucun patron. Normal : le maître de la parabole, c’est Dieu. Son comportement est assurément très éloigné de celui de nos PDG.

Il faut bien prendre la mesure de cette parabole. Car l’intendant, félicité par le maître (donc par Dieu) vole l’argent qu’il utilise. Ce n’est pas avec son propre argent qu’il achète l’amitié de ceux chez qui il compte se réfugier, c’est avec celui de son maître. Il vole le maître qui s’apprête à le renvoyer pour se faire héberger plus tard chez ses anciens débiteurs, donc chez des gens plus pauvres. C’est donc dans ce sens, et dans ce sens seulement, que Jésus justifie ce geste : à l’encontre du cadre d’aujourd’hui, qui volerait au pauvre – l’employé, le client, l’usager – pour donner au riche – le patron, l’actionnaire –, l’intendant de la parabole vole au riche pour donner au pauvre ; et ce vol est justifié par le Christ, et récompensé par le maître volé lui-même.

Pourquoi le maître loue-t-il celui qui le vole ? Parce qu’il condamne la structure sociale qui, en structurant et en pérennisant l’inégalité, rend le vol inévitable. C’est ce que l’Église appelle les « structures de péché » : le péché n’est pas seulement individuel et personnel ; il existe des structures sociales qui le font nécessairement advenir. Et ces structures, autant que possible, doivent être détruites ; quand on ne peut le détruire, il est licite de les contourner. Le pape François, avec une infinie raison, a fait de cette question de la justice sociale une priorité de son pontificat, délaissant les problèmes de morale sexuelle et familiale – problèmes dont il sait bien qu’ils sont secondaires et sur lesquels, à mon avis, l’Église se fourvoie d’ailleurs largement.

C’est le sens, ou un sens, de la parole par laquelle le Christ conclut la parabole : l’argent est de toute manière souillé, il n’en existe pas de propre. Il est souillé parce qu’il est nécessairement l’outil, l’instrument des inégalités et de l’oppression. Il faut l’utiliser en connaissance de cause, comme un moyen et jamais comme une fin, et en gardant à l’esprit la nécessaire redistribution sociale vers les plus pauvres. Ce n’est qu’à ce prix que nous, riches, passerons, avec bien de la difficulté, par le chas de l’aiguille.

mercredi 7 septembre 2016

Avant toi vs. Intouchables : avantage au Royaume-Uni

En 2011 sortait en France le film Intouchables, d’Olivier Nakache et Éric Toledano ; cinq ans plus tard, en 2016, est sorti au Royaume-Uni le film Avant toi (Me Before You), réalisé par Thea Sharrock. Les deux films se rapprochent par leur thème central : la rencontre entre un handicapé cultivé, issu de la haute société, et son auxiliaire de vie, en bonne santé bien sûr mais issu des couches populaires et peu éduquées.

Alors qu’a priori tout oppose les deux protagonistes (dans Intouchables, outre l’écart socio-culturel, ils sont aussi séparés par la couleur de peau), ils finissent par se rapprocher, ce qui constitue le cœur du synopsis des deux films. Histoire d’amitié entre Philippe et Driss pour Intouchables, histoire d’amour entre William et Louisa pour Avant toi, ces deux films permettent donc à nos deux sociétés, la française et l’anglaise, de se voir telles qu’elles se rêvent et ne sont pas : des mondes au fond égalitaires, sans rupture profonde ou tout du moins sans gouffre infranchissable entre les différentes catégories socio-professionnelles et culturelles, et donc dans lesquels tous auraient les mêmes chances pour peu qu’ils soient prêts à les saisir.

Cela pourrait constituer la base d’une première critique, mais elle ne me semblerait au fond pas justifiée : une œuvre d’art n’a après tout aucune obligation de peindre la société telle qu’elle est ; il me semble même qu’une des missions de l’art est au contraire d’indiquer un but, un cap, un horizon à atteindre. En cela, Intouchables comme Avant toi sont fidèles à cette mission essentielle : en représentant une société moins profondément fracturée qu’elle ne l’est en réalité, ils ne prétendent nullement que nous sommes déjà arrivés, mais ils nous rappellent au contraire qu’il nous faut encore avancer.

Évidemment, ce n’est pas la seule critique qu’Intouchables a dû affronter à l’époque de sa sortie. Son immense popularité et donc le succès commercial du film ont fait que tout le monde y a été de son commentaire ; les avis étaient souvent très tranchés : film donnant à penser tout en faisant rire pour les uns, guimauve mièvre et dégoulinante de bons sentiments pour les autres.

Il y a en revanche un aspect du film que je n’ai que rarement entendu évoquer, c’est son rapport à la culture dite savante. C’est pourtant un des points essentiels du film. Deux scènes sont particulièrement révélatrices. La première se déroule à l’opéra, où Philippe a traîné Driss pour une représentation d’Oberon, de Carl Maria von Weber. Driss ne peut retenir son hilarité devant un arbre qui parle, et en allemand, qui pis est. La seconde est l’anniversaire de Philippe, lors duquel est donné un concert privé où on joue, entre autres, Vivaldi. Là encore, Driss fait montre de son peu d’appétence pour la musique savante, et après le concert, il transforme la soirée en une fête endiablée grâce à la magie de Boogie Wonderland.

Ce que ces deux scènes ont en commun, et le message qu’elles portent, est un dénigrement systématique de la culture classique occidentale. Bien que le film cherche à s’en défendre – Philippe essaye plusieurs fois, ou du moins tente de faire croire au spectateur qu’il essaie, de faire ressentir à son auxiliaire de vie la beauté de ces formes artistiques –, la culture classique ou savante est systématiquement associée à l’entre-soi sans joie réelle de personnages guindés, pour ne pas dire coincés, et toujours ridicules, alors que les formes de culture plus populaires sont associées à des personnages positifs – Omar Sy incarnant dans ce film l’hyper-positivité – et à la fête.

De ce point de vue, l’évolution des protagonistes est particulièrement révélatrice. Philippe accomplit un passage de la culture savante vers la culture populaire, et cette transition est associée à son retour à la vie, à la joie de vivre, donc à sa guérison. On pourrait me rétorquer que Driss accomplit une transition symétrique par le goût qu’il développe pour la peinture. Mais la symétrie n’est qu’apparente : d’une part parce qu’il ne s’intéresse qu’à une peinture certes savante, mais très contemporaine – aucune plongée de sa part dans la culture occidentale antérieure au XXe siècle – ; et d’autre part parce que son intérêt pour la peinture contemporaine est sans arrêt lié à un intérêt pour l’argent qu’elle représente et permet d’acquérir.

Le message général est donc clair : la culture savante occidentale, et tout particulièrement l’ensemble des formes d’art antérieures au XXe siècle, c’est un truc chiant et ridicule qui est bon pour les bourges coincés ; encore n’y prennent-ils pas vraiment de plaisir, mais s’en servent-ils surtout pour exclure les pauvres. Inversement, la culture populaire est cool et sympa, à l’image de ceux qui la pratiquent et en profitent.

Avant toi adopte en la matière une démarche radicalement opposée. Louisa, au départ parfaitement hermétique aux goûts artistiques de son employeur, finit par s’ouvrir à cette culture et même par la faire sienne. On la voit réfléchir sur la morale après avoir vu Des hommes et des dieux et pleurer en écoutant le concerto pour hautbois en ut majeur de Mozart. En fin de compte, le ridicule n’atteint jamais la culture dite classique, qui est au contraire constamment valorisée ; et le personnage ridicule est au contraire l’ancien fiancé coach sportif un peu balourd qui continue à refuser d’aller voir un film sous-titré malgré la demande de Louisa.

Je crois qu’il n’y a malheureusement pas là qu’une coïncidence. On retrouve dans Intouchables un trait particulier de la société française d’aujourd’hui qui consiste à suspecter d’élitisme, voire de paternalisme, de néo-colonialisme, d’ethnocentrisme, et pourquoi pas de racisme, toute tentative de transmettre ou de diffuser la culture savante occidentale – trait dont l’école est malheureusement de plus en plus marquée.

Au moment des émeutes de 2005, je vivais au Royaume-Uni, en Écosse, et ce qui se passait à Paris semblait complètement ubuesque aux Britanniques. Bien sûr, depuis lors, la société anglo-saxonne a montré qu’elle n’était pas non plus exempte de tensions intercommunautaires ; mais je la crois tout de même mieux armée que la nôtre pour y faire face. Les Britanniques ont un peu moins oublié que nous une vérité fondamentale : le seul ciment qui fait coller les individus les uns aux autres, qui les lie, qui fait qu’ils ne restent pas isolés mais s’unissent au contraire pour former une société, c’est la culture. La stabilité d’une société dépend de la solidité du ciment qui lie entre elles les pierres individuelles qui la composent ; or, si elle n’est composée que de l’éphémère et de la dernière mode, une culture n’a aucune profondeur. Pour être solide, ce ciment a besoin des grandes œuvres qui, par leur génie, ont traversé les siècles.

mardi 6 septembre 2016

Le niveau baisse (et cette fois, c’est pas un prof qui le dit)

Que le niveau intellectuel et culturel général baisse, ça fait longtemps que beaucoup de profs le disent. Parfois, nous le faisons avec notre seul ressenti personnel : ça se voit en particulier en analysant les meilleurs de nos élèves. Ainsi, nous sommes nombreux à constater que, parmi les têtes de classe (ou de manière plus générale dans les classes d’excellence comme les classes préparatoires), un nombre croissant d’élèves a une orthographe déplorable, ou ne lit que très peu de livres.

Parfois, ce ressenti individuel est conforté par une étude un peu étayée, par exemple en cherchant à faire passer à des citoyens ou à des élèves d’aujourd’hui le certificat d’études de 1930. C’est rare, car nous sommes un malade qui n’aime pas trop prendre sa température : nous avons un peu trop peur du résultat pour cela. Aussi s’empresse-t-on généralement de nous servir une étude contradictoire qui prouve que non non, tout va bien, et qu’au contraire le niveau monte. Mais bien sûr.

L’enseignement n’est d’ailleurs pas la seule manière de constater cette baisse de niveau : on peut aisément la voir à travers l’évolution du monde politique. Jacques Chirac a été notre dernier président cultivé – encore a-t-il dû, pour être élu, se faire passer pour un homme du peuple tout en simplicité. La génération politique qui a remplacé la sienne est dans son immense majorité composée d’incultes notoires, y compris au plus haut niveau de l’État ; et des hommes qui auraient la culture (et le langage) de de Gaulle ou de Mitterrand seraient complètement inaudibles de nos jours.

Mais passons : on va de toute manière me renvoyer à ma subjectivité ou à mon passéisme. Essayons donc un autre indicateur que les tests PISA ou le classement de Shanghai, et prenons un truc tout simple : le QI. Un article du chirurgien Laurent Alexandre, publié dans le supplément Science & médecine du Monde du 31 août dernier et intitulé « Il faut enrayer la baisse du QI », apporte quelques données scientifiques sur le sujet.

Il note d’abord qu’au cours du XXe siècle, le quotient intellectuel a globalement eu tendance à s’élever. Ainsi, « les Pays-Bas […] enregistrent une progression du QI de 21 points entre 1952 et 1982 ». Il attribue cette hausse à « un environnement intellectuel plus stimulant qu’autrefois », à « l’allongement de la durée des études », à la progression de « l’égalité hommes-femmes » et à « une plus grande attention parentale ». On peut sans doute lui donner raison sur cette analyse.

Mais il remarque aussi que depuis une quinzaine d’année, cette tendance s’est inversée dans les pays développés. Ainsi, « la moyenne du QI français a […] chuté de quatre points entre 1999 et 2009 » ; comme il dit : c’est « considérable ». Il exclut le biais méthodologique puisque tous les pays sont touchés.

Cette baisse du niveau intellectuel des pays développés est réellement inquiétante. Laurent Alexandre note avec justesse « [qu’au] moment où l’intelligence artificielle fait des pas de géant », elle nous fait courir le risque du chômage de masse dans un premier temps, et de « notre marginalisation face aux cerveaux de silicium » ensuite. L’asservissement de l’humanité aux robots qu’elle aura créés n’est pas une hypothèse absurde, envisagée uniquement par des auteurs de fiction comme Asimov ou les Wachowski : elle a récemment été considérée comme plausible par le génie de la physique Stephen Hawking.

Mais avant d’en arriver à cette situation extrême, et même si nos robots de nous rattrapent jamais, la baisse générale du QI n’en reste pas moins très inquiétante : après tout, même sans devenir les esclaves d’une race en quelque sorte supérieure, le sort d’une humanité devenue largement stupide ne serait pas forcément beaucoup plus enviable – le film Idiocracy, réalisé par Mike Judge et sorti en 2006, en donne une illustration assez écœurante.

Pour résoudre cette crise, se pose donc, bien sûr, la question du pourquoi. Comment expliquer cette baisse de niveau ? Laurent Alexandre rejette l’idée qu’Internet ou les réseaux sociaux puissent en être à l’origine, et privilégie l’explication par les polluants qui saturent notre environnement, notamment les perturbateurs endocriniens.

Mais il en va probablement de nos capacités cognitives comme de la surmortalité des abeilles : chercher une cause unique (et donc une réponse unique) à ce problème est sans doute vain, car le plus probable est qu’il soit multifactoriel. Que nos hormones thyroïdiennes, celles « qui modulent l’expression des gènes pilotant la formation de structures cérébrales majeures comme l’hippocampe », soient perturbées par une pollution chimique diffuse et omniprésente, tout porte en effet à le croire. Pour autant, peut-on balayer d’un revers de la main d’autres facteurs, humains et sociaux ceux-là ? Si l’industrie chimique est un des facteurs de la baisse globale du QI, un système éducatif de plus en plus défaillant ou une utilisation largement débilitante d’Internet et des réseaux sociaux n’aident sans doute pas à compenser le phénomène : ils auraient plutôt tendance à l’amplifier.

On voit donc difficilement comment résoudre le problème. Laurent Alexandre affirme qu’il est « sans doute impossible d’interdire l’IA », et il rejette avec sagesse les illusions du transhumanisme ; mais ce qu’il propose est-il plus réaliste ? Élimination des neuropoisons, transparence réelle sur « les pollutions qui menacent nos cerveaux » iraient à l’encontre des intérêts des surpuissantes industries chimique et pharmaceutique ; comment leurs lobbies n’en feraient-ils pas une mission impossible ? Quant à un système éducatif efficace et égalitaire qui éclairerait réellement les masses populaires et leur permettrait (assez rapidement, car ça urge) d’avoir un usage intelligent d’Internet et des réseaux sociaux, nous en sommes chaque année un peu plus éloignés.

Tout cela apporte donc de l’eau au moulin de ceux qui, comme nous, considèrent d’une part que le Système actuel court à sa ruine, que l’issue en sera un effondrement civilisationnel et qu’il n’y a rien d’autre à faire que de s’y préparer ; et, d’autre part, que, les choses étant ce qu’elles sont, la démocratie, qui présuppose un peuple libre et éduqué, n’est vraisemblablement plus un système adapté à la Crise que nous commençons tout juste à traverser.

mercredi 17 août 2016

La polémique à la con de l’été : le burkini

Chaque été, les médias comme les politiciens ont besoin d’une bonne polémique débile. Son utilité est multiple et solidement établie ; car en été, l’activité politique est assez faible. Du coup, la polémique-à-la-con-de-l’été permet aux politiciens de se rappeler au bon souvenir de leurs électeurs, et aux médias d’avoir quelque chose à dire dans une période de basses eaux assez angoissante pour eux. Car d’ordinaire, hors de la météo, c’est le calme plat ; et donc, une fois épuisé le stock de cierges que certains journalistes brûlent chaque année pour avoir une belle canicule ou une inondation miraculeuse, il faut bien trouver de quoi bourrer les JT.

Cette année, la polémique-à-la-con-de-l’été cumule les ingrédients essentiels d’une bonne dispute, le cul et la religion. Comme il s’agit de l’islam, dans le contexte d’attentats à répétition, il y a de la cohérence. Tout était là pour que la mayonnaise prenne ; et on n’est pas déçus, elle prend. On ne peut se départir de l’idée que, décidément, ça témoigne de la bassesse abyssale aussi bien du niveau du débat politique que de celui de l’éducation populaire. Bien sûr, pour les politiciens, c’est aussi une manière de masquer leur incompétence et les mauvaises nouvelles qui en sont le signe manifeste : quelque part, c’est de bonne guerre. Que ça marche auprès du populo, c’est mauvais signe. Mais bon, rien dont, avec un peu de lucidité, on ne soit bien conscient depuis quelque temps déjà.

J’aurais pu, évidemment, ne pas en parler du tout ; mais plus la chose avance, plus je me dis qu’il y a quand même quelques constats de bon sens à tracer, et quelques principes à rappeler.

Premier constat : le burkini, c’est moche. Voyez plutôt :


On aura beau dire, on aura beau faire, la pose à la fois aguichante et classieuse n’y changera rien : c’est moche, inesthétique au possible.

Deuxième constat : ça ne répond pas au but affiché. Si l’idée est pour les femmes de ne pas attirer l’attention des hommes, c’est complètement raté : sur une plage française, le meilleur moyen pour que tout le monde vous mate est certainement de porter un burkini.

À moins, évidemment, que le but affiché ne soit pas le but réel. Car si se cacher (ou cacher sa femme…) aux regards forcément concupiscents des hommes fait partie de l’objectif de certaines femmes en burkini (et de certains de leurs maris…), j’incline à penser que certaines, et surtout celles qui choisissent de le mettre elles-mêmes, hors de toute pression familiale, veulent avant tout faire passer un message ; un message qui, en gros, pourrait se résumer ainsi : « je conchie votre modèle culturel ; fondamentalement, je considère vos plages comme un vaste lieu de prostitution où, selon votre sexe, vous êtes soit pute, soit client ; et moi qui ne suis pas une débauchée, moi qui ne me vautre pas dans le stupre, la luxure et la fornication, je vais vous montrer que je ne m’assimile pas. » Auquel cas, en effet, le burkini est efficace, car le message passe.

Troisième constat : le burkini est réactionnaire. Il l’est même doublement. Cachant le corps, il implique que ce dernier est au fond un objet de honte, et que ce qu’on en fait, principalement le sexe, doit être fait de manière bien encadrée (si possible par une autorité religieuse), et toujours avec un fond de culpabilité. Pour moi qui aime le corps dans sa nudité, pour moi qui trouve qu’il n’y a pas grand-chose au monde qui soit plus beau que le corps humain, pour moi qui considère le sexe comme le domaine qui, parce qu’il est le plus intime qui soit, est aussi celui qui devrait le plus échapper aux autorités extérieures au couple et à l’individu, et donc celui de la plus grande liberté possible, le burkini ne peut que symboliser tout ce que j’exècre en la matière.

Réactionnaire, le burkini l’est également, bien sûr, parce qu’il est sexiste. On va me dire que certaines femmes le choisissent librement, et c’est vrai ; mais ça n’enlève rien au fait qu’il est sexiste. Le choix des femmes n’a rien à voir là-dedans : à partir du moment où une obligation, une contrainte, une restriction est imposée à un sexe, et même si ce sont les individus eux-mêmes qui se l’imposent, elle relève du sexisme. Si je me menotte moi-même les deux pieds et une main à un poteau et que je lance ensuite la clef à quelqu’un d’autre, j’ai beau l’avoir fait moi-même, je n’en suis pas moins attaché.

Bref, on peut avoir toutes les raisons du monde de détester le burkini et d’être choqué par lui. Moi-même, voyez, je le déteste, et il me choque. Mais est-ce une raison suffisante pour l’interdire ? Je ne vois pas bien pourquoi. Être choquant, être contraire à une culture, à une civilisation ou à ses valeurs n’est pas un motif valable d’interdiction, il me semble. La liberté de se vêtir comme on l’entend est un droit fondamental : on ne peut pas la restreindre sans un motif grave et sérieux. Or, dans le cas du burkini, on voit mal lequel invoquer.

Évidemment, chez nous, le problème est rendu plus complexe par une situation juridique désastreuse et des lois évidemment mauvaises. En effet, la loi de 2004 sur le port des signes religieux à l’école a commencé à embrouiller les choses, à tout confondre et à s’éloigner de l’esprit de la loi de 1905 ; le débat sur la burqa et son interdiction dans l’espace public, de manière évidemment anticonstitutionnelle et contraire aux droits de l’homme, n’a fait qu’empirer les choses et les rendre plus obscures dans l’esprit de beaucoup.

Pour moi, les principes qui devraient nous guider sont assez simples :
1/ Les gens étant libres de se vêtir comme ils l’entendent, on ne peut interdire à quelqu’un de cacher son visage, même dans l’espace public (donc la burqa devrait être légale).
2/ Inversement, personne ne doit être contraint de porter un vêtement qu’il ne désire pas porter.
3/ Dans le cadre d’un service publique ou d’une administration, puisque nous sommes dans un État laïc, les fonctionnaires ne doivent pas faire état de leurs convictions religieuses (et ce même si, je le rappelle, la laïcité n’est pas selon moi le meilleur moyen d’organiser les rapports entre les Églises et l’État).
4/ En revanche, les usagers d’un service public (par exemple les élèves) peuvent faire état de ces mêmes convictions.
5/ Dans le cadre d’un service public ou d’une administration, les agents de l’État doivent en revanche exiger de voir le visage de la personne avec qui ils traitent. En effet, si vous êtes libres de vous vêtir librement, vous ne pouvez pas imposer aux autres de n’avoir aucune idée de ce qu’est la personne avec qui ils traitent. En d’autres termes, si la burqa doit être légale dans la rue, il est normal qu’on demande à qui la porte de dévoiler son visage quand elle entre dans un établissement scolaire, un tribunal, une administration etc.
6/ De même, tout particulier (commerçant ou autre) qui gère un espace privé ou semi-public peut exiger des personnes avec qui il traite de dévoiler leur visage.

Les choses sont donc bien claires : la burqa comme le burkini doivent être légaux, et on ne voit pas bien sur quelle base juridique on pourrait les interdire. Partout où des arrêtés anti-burkini sont pris par les autorités municipales, il faut donc que des particuliers ou des associations saisissent la justice pour les faire casser.

Inversement, il est proprement inconcevable d’organiser des « journées burkinis », ou plus généralement des événements où le burkini serait obligatoire (ce site explique fort bien sur quelles bases légales on peut faire interdire ce type d’événements). Si nous sommes pour la liberté en la matière, il faut l’être jusqu’au bout. Ce vêtement ne saurait être imposé, même pour un temps ou sur un espace restreints.

Je terminerai en disant que cette autorisation du burkini, en plus d’être de bon sens, nous permettrait de mettre les intégristes et les réactionnaires de tous poils face à leurs contradictions, et ce pour deux raisons.

La première, c’est que ceux qui défendent la possibilité de mettre un burkini en France devraient aussi, s’ils le font vraiment au nom de la liberté, défendre la possibilité de mettre un bikini en Arabie saoudite. Que chacun donc demande à ceux qui participent aux débats de se positionner sur le sujet : le tri sera vite fait entre les véritables défenseurs de la liberté et ceux qui veulent seulement voiler le corps des femmes.


La seconde, c’est que si on autorise le port du burkini sur nos plages, alors même qu’il choque, à l’évidence, de nombreux Français, c’est bien que le simple fait de choquer quelqu’un ne saurait constituer le fondement d’une interdiction légale. Et donc, ceux qui défendent le port du burkini perdent toute cohérence s’ils se mettent à réclamer, mettons, l’interdiction des caricatures de Mahomet, ou plus généralement le retour du délit de blasphème, au simple motif qu’elles peuvent choquer des croyants. Là encore, forcer les gens à se positionner là-dessus fera, sans mauvais jeu de mots, tomber bien des voiles.

jeudi 28 juillet 2016

Saint-Sarkozy

La mort, abjecte, mardi dernier, du père Jacques Hamel, à Saint-Étienne-du-Rouvray, a confirmé l’évolution du discours politique déjà observable après l’attentat de Nice : finie l’unité nationale, bonjour la polémique et la surenchère sécuritaire. Et l’opposition de droite d’enfourcher son cheval de bataille préféré : « si seulement on avait réduit encore plus nos libertés pour assurer davantage de sécurité, cet attentat n’aurait pas eu lieu. »

Que ce soit débile est une évidence. Il est clair qu’on ne peut pas protéger les dizaines de milliers d’églises en France, et moins encore la liste complète des lieux qui pourraient servir de cibles aux terroristes. De même qu’il est strictement impossible d’écouter les conversations de millions de Français (ou de résidents en France), de lire tous leurs textos, et moins encore de surveiller les pensées de tous ceux qui se radicalisent tout seuls. Impossible donc d’empêcher les attentats : soit on s’attaque à leurs causes, soit on s’habitue à vivre avec.

Mais certains réclament néanmoins plus de sécurité, même au prix de la liberté. « Quand même, des attentats, on en arrêtera toujours plus avec les lois sécuritaires que sans. » Peut-être ; et c’est sûr que si, comme l’affirme Le Monde, « le terrorisme islamiste a fait 236 morts en France en 18 mois », on comprend que certains paniquent. Mais est-ce vraiment une bonne idée pour autant ?

Examinons ce que propose Nicolas Sarkozy, ancien Président de la République, et dont les chances de revenir à l’Élysée ne sont pas nulles. Il voudrait faire assigner à résidence, voire enfermer dans des centres de rétention, tous les individus fichés S ou suspects de radicalisation islamiste, et ce sur simple décision administrative, donc sans passer par un juge. C’est gros, mais ça passe, plein de gens soutiennent cette mesure. Enfermer des gens sans jugement ? Abandonner la présomption d’innocence ? Mais pourquoi pas, après tout ! Pas de réactions, le bon peuple opine.

Petit problème, ça viole la Constitution, et plus précisément son article 66, qui dispose que nul ne peut être détenu arbitrairement. Ben ouais, dans un pays qui se vante d’avoir aboli les lettres de cachets des anciens rois, ça ferait un peu désordre de les rétablir aussi évidemment. Notre Fouquier-Tinville national, ça ne le gêne pas trop, puisque pour lui, tout ça, ce sont des « arguties juridiques » (le respect de la Constitution ? des arguties juridiques ? de la part d’un ancien Président de la République ? Bon.)

Mais il faut compter avec le Conseil constitutionnel, qui peut retoquer une loi violant la Constitution. Heureusement, tandis que Sarko envisage carrément que la France se retire de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, un de ses conseiller a trouvé la parade : « Il faut le tenter ! Et si cela ne passe pas le cap du Conseil constitutionnel, révisons l’article 66. »

Là, tout est dit, je crois. Les politiciens de notre pays (aujourd’hui de droite, mais quand ce sera eux qui seront au pouvoir et qu’il y aura toujours des attentats, le PS ne manquera pas de demander exactement la même chose) affirment sans honte, sans frémir, d’abolir les derniers remparts qui protègent nos droits, nos libertés, et tout simplement la possibilité même de toute justice.

C’est lassant d’avoir si constamment raison. Tout cela confirme non seulement les pronostics de Tol Ardor quant à l’évolution liberticide de nos sociétés, mais également nos analyses politiques : décidément, les libertés fondamentales n’ont pas grand-chose à voir avec la démocratie. Elles peuvent parfaitement exister en-dehors d’un régime démocratique ; inversement, la démocratie s’accommode très bien de leur disparition progressive. Et rien ne servirait de convoquer le caractère éventuellement non démocratique de notre société : en l’occurrence, le peuple est parfaitement d’accord avec les élites pour réduire les libertés formelles.

Ceux qui soutiennent ce genre de mesure devraient réfléchir au fait qu’en pavant ainsi la voie à de futurs totalitarismes, ils se mettent eux-mêmes en danger : le principe même du totalitarisme, c’est que personne n’est jamais innocent face à l’État. Ceux qui se disent que, n’ayant rien à se reprocher, ils n’ont rien à craindre, devraient étudier l’Histoire : les SA ont été massacrés par Hitler alors même qu’ils l’avaient porté au pouvoir ; Staline a exterminé méthodiquement l’essentiel des révolutionnaires de 1917 et des anciens camarades de Lénine.

En France aussi, nous avons eu une expérience qui, sans relever du totalitarisme (car à l’époque, ils n’avaient pas les moyens techniques de leurs objectifs), relevait d’une ambition totalitaire. Ça a commencé entre septembre 1792, avec les massacres de masse et sans procès de nombreuses personnes dans les prisons de Paris, et mars 1793, avec la création du Tribunal révolutionnaire. Ça s’est terminé le 28 juillet 1794 avec l’exécution de Robespierre, de Saint-Just et de nombre de leurs proches. Ça s’est appelé la Terreur.

La Terreur a eu à cœur, elle aussi, de « lutter contre l’ennemi de l’intérieur », de « gagner la guerre déclarée à la France par les ennemis de la Patrie ». Et elle aussi a fait de jolies lois. Le 17 septembre 1793, la « loi des suspects » déclare comme tels tous ceux qui se sont montrés « ennemis de la liberté », et cela que ce soit « par leur conduite, par leurs relations, par leurs propos ou par leurs écrits ». Sont également suspects les anciens nobles, bien sûr, mais aussi tous les membres de leurs familles. Toutes ces personnes doivent être arrêtées immédiatement. Ça vous rappelle quelque chose ?

Le 10 juin 1794, la loi de prairial ouvre la « Grande Terreur ». Elle prive les accusés du droit à une défense ainsi que du droit de recours. Le Tribunal révolutionnaire n’a plus le choix qu’entre l’acquittement et la mort. Pour être déclaré « ennemi du peuple », il suffit d’inspirer le découragement, de chercher à dépraver les mœurs (tient, ça doit plaire au cardinal Vingt-Trois, qui trace des parallèles entre les terroristes et la légalisation du mariage homo) ou encore « d’altérer la pureté et l’énergie des principes révolutionnaires ». Aujourd’hui comme à l’époque, le flou de la loi est un outil pour pouvoir englober tout le monde dans la répression.


Alors, la Terreur pour répondre au terrorisme ? Je sais bien qu’à l’heure actuelle, certains, et même des qui d’ordinaire ne sont pas de grands amis de Saint-Just, de Robespierre ou de la révolution française en général, se mettent tout d’un coup à prôner pour nous, aujourd’hui, exactement ce qu’ils faisaient à l’époque. Mais la dernière fois qu’on a essayé, il y a eu 17 000 guillotinés, entre 25 000 et 30 000 fusillés, et peut-être 100 000 morts en tout. 83 morts par jour en moyenne. Vous êtes sûrs que vous voulez retenter l’expérience ?

jeudi 14 juillet 2016

Petit bilan de santé de la liberté d’expression

La liberté d’expression n’est pas au mieux de sa forme, chez nous, ces temps-ci. Bien sûr, contrairement à ce qu’on entend ici ou là (trop souvent), nous ne sommes ni dans un totalitarisme, ni même dans une dictature ; il ne faut pas abuser de ces concepts, sinon ils perdront tout leur sens, et alors comment ferons-nous pour reconnaître ces tristes réalités quand elles reviendront ? Je ne serai pas dans un camp demain pour avoir écrit ce billet. Et pourtant.

Dernièrement, nous avons eu une belle illustration des menaces qui pèsent sur ce droit fondamental à travers la polémique déclenchée par une œuvre de street art réalisée à Grenoble par l’artiste Goin et intitulée « L’État matraquant la liberté ». Cette fresque murale, la voici :



Elle a été réalisée dans un double contexte. D’une part, évidemment, celui auquel l’artiste fait explicitement référence : les manifestations contre la loi travail et leur répression, parfois très dure, par le gouvernement et les forces de l’ordre. Et d’autre part, le contexte non prévu par le peintre, celui de l’assassinat de deux policiers à Magnanville au nom de l’islam radical.

Les choses sont parfaitement claires. Cette fresque appelle-t-elle à la haine ou à la violence ? Non. Insulte-t-elle publiquement quelqu’un ? Diffame-t-elle quelqu’un ? Est-elle attentatoire à la vie privée de quelqu’un ? Non. Donc tout est simple, l’auteur avait le droit de réaliser cette affiche, et nul ne peut prétendre la faire interdire. On peut la trouver choquante eu égard au contexte, bien sûr, même si ce n’est pas mon cas ; mais bon, il serait impensable d’en faire une raison pour l’interdire.

Impensable ? Non, en fait, et c’est bien ça le problème. De nombreuses voix se sont au contraire élevées pour réclamer une telle interdiction. Parmi elles, un élu de la République, qui se dit « gêné » par cette liberté d’expression. Et là… là on reste un peu muet. Que dire devant cela ? Que répondre ? Si un élu peut dire une chose pareille et rester en place, n’est-ce que c’est déjà trop tard, que les masses ont déjà acté, au fond, la fin de la liberté d’expression, et de tant d’autres droits fondamentaux ?

Ce n’est pas un cas isolé, bien sûr. Au Luxembourg, la condamnation de deux lanceurs d’alerte à de la prison avec sursis montre bien que les intérêts économiques des entreprises privées priment déjà à la fois les libertés individuelles et la défense de l’intérêt général. La décision contraire, dans une autre affaire, de la Cour de cassation française est évidemment une bonne nouvelle, mais il ne faut pas trop pavoiser : d’une part parce que si la France est seule à accorder un statut un peu protecteur aux lanceurs d’alerte, ça ne vaudra pas grand-chose ; d’autre part parce que, même ici, les lobbies industriels et financiers ont les moyens, à terme, de faire évoluer la législation dans leur sens. Ce n’est pas chez nous qu’Edward Snowden a trouvé refuge ; « la-France-pays-des-droits-de-l’homme », c’est du passé.

Enfin, il ne faut pas oublier que la liberté d’expression perd en efficacité à mesure qu’elle s’applique moins de manière effective. C’est pourquoi je me suis toujours opposé à ceux qui d’une main se posaient en défenseurs de ce droit fondamental, et de l’autre appelaient à l’autocensure sous couvert de « retenue », de « respect », de « ne-pas-jeter-de-l’huile-sur-le-feu ». Ils se sont fait entendre, notamment, lors des attentats contre Charlie Hebdo : souvenez-vous comme on entendait avec récurrence le couplet du « oui-mais-quand-même-ils-l’ont-un-peu-cherché ».

Mais ils ne sont pas les seuls à être d’accord avec la liberté d’expression tant qu’elle reste un principe désincarné, mais la refusent dès lors qu’elle prend chair. Les puissances de l’argent, en collusion avec le monde politicien, n’utilisent pas seulement les condamnations judiciaires pour faire taire les voix qui s’opposent à elles ; parfois, une euthanasie plus douce, plus lente, plus insidieuse leur semble plus efficace.

J’ai déjà dit tout le mal que je pensais de la disparition du Petit journal, une des rares émissions de télé qui embêtaient vraiment les oligarques, les riches, les puissants, et dénonçait leurs incohérences, leurs mensonges, leurs conflits d’intérêts. L’hécatombe continue sur Canal + : le Zapping et Spécial investigation disparaissent également. C’est beaucoup moins anecdotique qu’il n’y paraît de prime abord. Le Zapping, par exemple, dénonçait, bien que de manière subtile et discrète, à la fois les maux de notre société en général et ceux dont souffrent les médias et la télévision en particulier : baisse du niveau des émissions, prédominance des micros-trottoirs et de la télé-réalité etc.

En faisant disparaître ces émissions, Vincent Bolloré, ami de Nicolas Sarkozy, grand patron de droite engagé politiquement pour la défense de ses seuls intérêts privés, contribue donc à la diminution effective de la liberté d’expression : il ne l’attaque pas sur le principe, mais il utilise son argent pour faire taire des voix qui lui déplaisent. Il les achète, puis, comme il les possède, il les tue en toute légalité.


La liberté d’expression est donc de plus en plus cernée : elle l’est en tant que principe, elle l’est en tant que réalité concrète et appliquée ; elle l’est par les puissances politiques, elle l’est par les puissances de l’argent. Ce soir du 14 juillet est l’occasion de rappeler que, dans la plupart des domaines, nos libertés ne progressent plus : elles régressent. Et ce qui vient de se passer à Nice ne sera qu’un pas de plus dans cette funeste direction ; on peut déjà prévoir la prolongation de l’état d’urgence et de nouvelles lois sécuritaires. Bref, estimons-nous heureux de pouvoir encore publier des bilans de santé de la liberté d’expression : bientôt, il se pourrait que nous ayons à rédiger un faire-part de décès.

lundi 4 juillet 2016

Où va l’Union européenne


Les conséquences du Brexit sont si incertaines qu’au départ, je ne voulais même pas en parler ici. On ne sait même pas, au fond, si le Royaume-Uni va vraiment sortir de l’Union européenne, ni, le cas échéant, dans quelle mesure, ni surtout à quel rythme. En droit anglais, le référendum n’existe pas vraiment et ne saurait, a priori, être contraignant ; la démocratie britannique n’est que représentative. Logiquement, Westminster aurait donc à valider le Brexit. Le fera-t-il ? Rien n’est moins sûr.

De même, l’Union européenne est impuissante : c’est au Royaume-Uni d’envoyer la lettre demandant la sortie de l’Union ; tant qu’il ne le fait pas, aucun processus de sortie n’est seulement enclenché. David Cameron s’y est d’ores et déjà refusé ; le suivant agira-t-il ? Et quand ? Et s’il le fait, qu’en sera-t-il du marché commun (le principal) ? On n’en sait rien. Des formalités pour les voyageurs ? Idem. Du statut des étudiants ou des travailleurs ? Même topo. Bref, on nage en plein brouillard (c’est le cas de le dire). Cette histoire peut encore prendre des années pour aboutir, si tant est qu’elle aboutisse, et le plus probable est, au fond, que ça ne change pas grand-chose ni pour les Britanniques, ni pour les autres ressortissants de l’Union.

Pas de quoi, donc, fouetter un chat ; pas encore, du moins. Mais ce qui est intéressant dans cette affaire, ce ne sont pas tant les événements en eux-mêmes que ce qu’ils révèlent du point de vue de l’évolution des mentalités.

Évidemment, la première leçon qui vienne à l’esprit, c’est la défiance des citoyens européens envers les institutions de l’UE : perçues comme technocratiques, nommées de manière obscure et certainement pas démocratique, au fonctionnement opaque, éloignées de la vie et des besoins réels des citoyens de base, soumises aux lobbies industriels et financiers et aux puissances de l’argent, elles sont complètement décrédibilisées. En témoigne, sur le sujet, une réelle rupture entre les élites et les citoyens sur la question européenne. Interrogez les parlements nationaux (toujours composés, comme on le sait bien, d’une oligarchie locale), ils diront systématiquement oui à l’Union telle qu’elle va. En revanche, interrogez les peuples, n’importe quel peuple (les Français, les Irlandais, les Néerlandais, les Britanniques) : depuis le début des années 2000, ils disent toujours non. Morale : les élites voient l’UE comme un atout, une force, un avantage ; les peuples la voient comme une menace, un danger. Mais cela, ce n’est pas nouveau : on le sait au moins depuis le rejet du traité constitutionnel de 2005.

Ce qui est plus intéressant, c’est que le Brexit, ce n’est pas seulement un vote de défiance envers l’ensemble géo-politico-économique qu’est l’Union européenne et envers ses institutions ; c’est aussi un saut dans l’inconnu. Parce que tout de même, depuis 1957 et le traité de Rome, une telle chose ne s’était jamais produite. Durant toute l’histoire de la CEE, puis, depuis 1992, de l’UE, il n’y a eu que des élargissements ; jamais personne n’est parti. Les Britanniques ont donc fait le choix d’une certaine audace, en particulier du point de vue économique.

C’est encore plus intéressant quand on rapproche la situation anglaise de ce qui s’est passé en Espagne. Les Espagnols, rappelés récemment aux urnes suite à l’absence de majorité claire issue des dernières législatives, n’ont pas confirmé la percée amorcée de Podemos, le parti issu du mouvement des Indignés. Or, cela aussi aurait été un saut dans l’inconnu : la sortie du bipartisme, l’arrivée sur la scène politique de nouvelles têtes, pour l’essentiel des non professionnels, des gens qui ne sortent pas du sérail et qui portent des idées souvent novatrices, hétérodoxes, originales.

La différence entre les deux situations ? Podemos représentait un saut dans l’inconnu en direction de la gauche radicale. Je ne dis pas que leur programme est franchement marxiste-léniniste, mais enfin, il est clairement ancré à gauche. Le Brexit, lui, était au contraire porté par la droite radicale et europhobe. Bien sûr, il y a des eurosceptiques de gauche (nous en avons de bons exemples en France), mais ils assument rarement leur euroscepticisme et affichent plutôt un désir de réformer – voire de refonder – l’UE que de la quitter : fondamentalement, le franc repli national et patriote contre l’élargissement européen est un marqueur d’une frange de la droite radicale.

La leçon à en tirer, c’est donc que les peuples européens semblent plus prêts à un saut dans l’inconnu d’extrême-droite que dans l’inconnu d’extrême-gauche. On me dira que ce n’est pas précisément une surprise : l’évolution de la Hongrie, de la Pologne, voire de l’Autriche et de plusieurs autres pays d’Europe de l’Est, mais aussi la montée des populismes en Europe de l’Ouest, en étaient déjà des signes clairs. Mais c’en est tout de même une confirmation inquiétante.

Contrairement à l’impression que je donne parfois, je ne suis pas opposé à la construction européenne. Je ne suis certainement pas europhobe : je me sens au contraire très européen. Je crois en l’unité européenne, celle de la culture : le double héritage gréco-latin et judéo-chrétien, les langues indo-européennes en quasi-exclusivité, une histoire commune. Je trouve normal et bon que cette unité s’exprime dans des formes politiques et économiques, des institutions communes, des échanges sans taxes, la liberté de circulation des personnes et des biens, des politiques communes, une monnaie commune même.

En revanche, je suis « eurosceptique » (radicalement même) au sens où j’exècre la construction européenne telle qu’elle se fait. Pour lutter contre le dumping social et environnemental, l’Europe devrait être protectionniste ; au contraire, elle cède à toutes les sirènes du néo-libéralisme. Elle devrait, grâce à ce protectionnisme, être capable de niveler par le haut les salaires et la protection sociale et environnementale ; au lieu de cela, elle se lance dans une course à la compétitivité perdue d’avance contre les pays d’Asie de l’Est et du Sud. Enfin, pour ce qui est de la politique, je ne suis pas spécialement favorable à ce que les institutions européennes deviennent plus démocratiques (la démocratie, on voit où elle nous mène, et à qui les peuples choisissent de plus en plus de donner le pouvoir) ; en revanche, il faudrait arracher Bruxelles au pouvoir des lobbies et des intérêts économiques, industriels et financiers. Il est aberrant de constater que, pour un produit aussi évidemment dangereux que le glyphosate, c’est l’UE qui pousse à sa réintroduction alors que ce sont les États qui résistent. C’est le signe clair de l’échec du projet européen.

Pas étonnant, donc, que les citoyens européens sanctionnent un projet qui est si manifestement en panne. Le problème, c’est que si l’UE telle qu’elle se fait est à l’évidence gravement malade, celle qui devrait se faire ne se profile même pas à l’horizon. Ce qui semble nous arriver dessus, bien au contraire, c’est une Europe encore pire que celle que nous avons : une Europe faite de nationalismes populistes, autoritaires et sécuritaires, sans respect ni pour la nature, ni pour les acquis sociaux, ni pour les droits de l’homme. C’est pour cela que, bien qu’il ne soit pas possible de soutenir ou de promouvoir l’Union européenne telle qu’elle existe, il n’y a pas non plus lieu de se réjouir de ses insuccès : parce qu’il n’y a rien de mieux derrière. Derrière, il y a juste encore pire.

lundi 20 juin 2016

Longue vie aux Maasaï


Lorsque je suis allé en Tanzanie, cette année, avec ma famille, j’ai eu l’impression de plonger dans un autre monde. Dès la sortie de l’aéroport en fait, j’ai été frappé par le décalage qui existe entre ce pays et le nôtre, surtout en ce qui concerne l’agriculture : les paysans qui labourent leurs champs en faisant tirer une charrue de bois par des animaux, voire en la tirant eux-mêmes, les petits pâtres guidant leurs troupeaux sur le bord des routes ; le tout sur fond de villages composés de petites maisons, presque des huttes en fait, de bois, de paille et de terre. Il se dégageait de tout cela une impression de grande pauvreté, bien sûr, et d’un certain anachronisme pour les modernes que nous sommes, mais pas de misère pour autant ; nous n’avions pas vu les hordes de gamins visiblement affamés que j’ai pu voir par exemple à Istanbul. Il faut dire que nous n’étions pas dans les bidonvilles de Dar es Salam.

Rapidement, nous sommes entrés dans les parcs du nord du pays, en pleine terre maasaï. Et là, l’impression de dépaysement, et même de passage dans un autre univers, est devenue incomparablement plus forte. Là, les éleveurs n’ont même pas l’électricité, sans parler de l’eau courante. Dans les villages situés sur les pentes du cratère du Ngorongoro, les enfants descendent encore chaque matin, accompagnés de leurs ânes, pour aller chercher de l’eau qu’ils remontent dans des outres ; il y a des lions au fond du cratère, et ils ont de longues sagaies pour se protéger.

Nous avons visité un village, au cœur du plateau du Ngorongoro, et je ne crois pas qu’on puisse faire cette expérience sans être durablement marqué. Les éleveurs se nourrissent principalement de la viande, du lait et du sang de leurs animaux, des chèvres surtout. Ils ont gardé leurs habits traditionnels, colorés et magnifiques, et vivent dans de minuscules huttes de bois et de torchis ; l’intérieur est très sombre, on y entend le chant des insectes qui vivent à l’intérieur des murs et s’en nourrissent. Dans cet espace de quelques mètres carrés vivent une femme et ses enfants, souvent avec des animaux jeunes ou malades. Dans chaque village, composé de quelques huttes, un homme vit avec ses épouses et leur descendance ; le village est protégé des fauves et des prédateurs par des buissons d’épines, séchés et plantés dans le sol, qui forment une clôture et sont renouvelés périodiquement. Le village lui-même se déplace d’ailleurs selon les besoins de l’élevage ; une hutte de toute manière ne dure que quelques années.

Là encore, la première impression est évidemment celle d’une grande pauvreté et d’un décalage absolu par rapport à nous ; mais je n’ai pas non plus ressenti cela comme de la misère. Ils ne semblent pas avoir faim, même si leur santé est à l’évidence fragile et précaire ; la splendeur de leurs habits et des bijoux qu’ils fabriquent, qui constituent leur seule source apparente de revenus monétaires, renforce l’idée qu’ils ne sont pas dans le dernier dénuement.

En fait, on n’a pas l’impression d’être face à des gens qui seraient tout en bas de l’échelle sociale : on a l’impression d’être face à des gens qui ne sont tout simplement pas sur la même échelle sociale que nous. Ils ne sont pas en-dessous de nous, ils sont à côté ; ils sont ailleurs pour la simple et bonne raison qu’ils sont en quelque sorte hors du temps. Quelques téléphones portables sont l’unique signe de modernité ; mais je ne suis pas certain qu’il y en ait même un par village, et ils ne doivent pas être souvent allumés. Une femme maasaï que nous avons croisée en expédition ne parlait même pas swahili.

Comment le vivent-ils ? C’est difficile à dire. Un jeune d’une vingtaine d’années, qui parlait anglais et nous servait de guide dans le village, quand je lui parlais de la splendeur de ces immenses plaines, m’a dit qu’il s’y sentait un peu prisonnier et qu’il aspirait à partir en ville. Cela m’a fait d’autant plus de peine que je sais bien que, s’il y parvient, il n’a que des chances infimes de voir ses rêves se réaliser et d’y être plus heureux que dans son village ; mais je ne peux pas lui jeter la pierre. Même avec des contacts extrêmement restreints avec le reste du monde, ils savent bien qu’il existe, et ça ne peut que faire rêver un jeune homme de cet âge.

Je ne dis évidemment pas que j’échangerais ma vie contre la leur, mais il s’en dégage une simplicité qui peut me faire envie, et parfois même rêver. Ils vivent dans un dénuement à peu près complet de science et d’art, même si leur artisanat en est une forme très belle ; mais inversement, ils sont en communion presque totale avec la nature. Et je crois que, par ce mode de vie extraordinairement simple, ils préservent pour nous tous quelque chose d’important : non seulement leurs traditions particulières, mais, au-delà, le lien avec ce que nous avons tous été il y a de cela des millénaires – lien qu’ils sont parmi les derniers à établir –, et donc une part de l’âme et de l’identité de l’humanité tout entière, part qui est en train de s’évaporer entièrement. Quand les derniers représentants de ce mode de vie d’éleveurs-chasseurs-cueilleurs auront disparu, c’est tout un pan de notre passé, et donc de notre patrimoine commun, qui se sera évanoui pour toujours. C’est un signe parmi d’autres du bouleversement anthropologique complet que constitue la révolution industrielle.

Car ils sont menacés, et, je le crains, appelés à disparaître. Sauf miracle, la marche naturelle des choses est pour eux d’être balayés par le « progrès » et la mondialisation. Les marchands de safaris-chasse et d’hôtels de luxe, les marchands de minerais, tous convoitent leurs terres ; et le rapport de force est déséquilibré à l’extrême, d’autant plus que les Maasaï seront affaiblis de l’intérieur par les départs vers les villes et les renoncements qu’ils seront forcément tentés de faire – encore une fois, on ne peut pas les en blâmer.

Il y a là quelque chose d’un peu triste, une mélancolie ou une nostalgie, et elle serait légitime même si ces gens allaient vers une vie meilleure, ce qui est malheureusement très loin d’être le cas. Les risques sont bien élevés de les voir perdre le peu qu’ils ont pour la véritable misère ; de les voir passer de cet autre espace-temps où ils vivent encore au nôtre, au sein duquel, pour le coup, ils seront tout en bas de l’échelle. Ils n’ont pas l’électricité, mais justement parce qu’ils ne l’ont pas, jamais je n’avais vu autant d’étoiles que dans leur ciel.


samedi 18 juin 2016

Assumons un ethnocentrisme raisonnable


Il y a quelques mois, j’ai participé à une formation animée par Henri Peña-Ruiz : une série de conférences à destination des professeurs, principalement d’histoire-géographie, ayant pour thème l’enseignement du « fait religieux » (les guillemets sont de rigueur tant cette expression est moche), la laïcité et les valeurs de la République.

Le conférencier nous a bien sûr resservi le bon vieux poncif selon lequel toutes les religions se valent exactement puisque dans chacune il y a des fanatiques intolérants, voire violents, et des hommes ouverts d’esprit et tolérants.

Dans la première série de questions, je me suis permis de l’interroger là-dessus. Sachant que j’abordais un morceau pour le moins sensible et hautement polémique, j’ai mis les formes ; j’ai commencé par reconnaître qu’en effet, dans toute religion s’opposent au moins deux visions des choses : l’une selon laquelle la religion est vraie de manière certaine et peut légitimement s’imposer à l’ensemble de l’humanité, d’une manière ou d’une autre ; l’autre, marquée par un certain scepticisme et donc une plus grande tolérance. Ce qui est rigoureusement exact ; j’aurais pu élaborer et dire que même dans les religions de l’Antiquité, pourtant particulièrement tolérantes (au moins envers les religions fondées sur les mêmes principes qu’elles) on trouvait des formes d’intolérance religieuse ou de mépris des croyances, des pratiques et des codes moraux différents. J’ai donc aisément concédé à M. Peña-Ruiz les croisades, les tribunaux de l’Inquisition et même une part de responsabilité chrétienne dans l’antisémitisme européen au XXe siècle.

Seulement, je me suis permis une interrogation. La plupart des textes fondamentaux des grandes religions monothéistes contiennent des commandements le plus souvent clairs et explicites : c’est vrai aussi bien du Coran que de la Torah. Ces passages n’ont donc pas à être interprétés : on les accepte ou on les rejette. Quand le Deutéronome, en 23, 20, écrit : « Tu ne feras à ton frère aucun prêt à intérêt : ni prêt d’argent, ni prêt de nourriture, ni prêt de quoi que ce soit qui puisse rapporter des intérêts », il n’y a rien à interpréter, le précepte est parfaitement clair.

Les Évangiles, à l’inverse, sont presque exclusivement rédigés sous forme de paraboles. Ce sont des histoires qui recèlent un sens caché, sens qui ne peut être découvert qu’à travers un travail d’interprétation. Dans la parabole du bon grain et de l’ivraie, par exemple, que représente chaque élément ? L’ivraie symbolise-t-elle les infidèles qui ne croient pas au Christ ? Et dans ce cas, qui a pour mission de la séparer du bon grain après la moisson pour la jeter au feu ? Les hommes dans l’histoire, ce qui justifierait la guerre sainte, ou seulement Dieu à la fin des temps ? Ou bien l’ivraie ne symbolise-t-elle pas le mal qu’il y a en chacun de nous[1] ?

Évidemment, tout cela nécessiterait d’être nuancé. Il y a dans les Évangiles des préceptes moraux très clairement exprimés, et le Coran est un texte souvent extrêmement obscur et où l’effort interprétatif est indispensable. D’autre part, les chrétiens reconnaissent, pour la plupart, un caractère sacré à l’Ancien testament, qui pour une bonne partie n’est qu’une liste d’obligations elles aussi dénuées de toute ambiguïté. Enfin, il faut remarquer que même des obligations parfaitement claires dans un texte sacré peuvent aisément être contournées : les juifs, sans reconnaître la validité du Nouveau testament, n’en ont pas moins que les chrétiens bazardé l’essentiel de l’Ancien et de ses préceptes juridiques par le travail interprétatif du Talmud. Et ce même si « réécriture » serait sans doute plus honnête « qu’interprétation », tant les valeurs morales, les lois et les pratiques des juifs d’aujourd’hui sont en contradiction flagrante, parfois même à l’opposé, de ce que l’Ancien testament affirme pourtant poser pour les siècles des siècles.

Mais malgré ces nuances, le constat général demeure vrai. D’où la question que j’ai posée à Henri Peña-Ruiz : puisque le principal texte sacré des chrétiens nécessite pour l’essentiel une interprétation qui peut varier d’un individu à l’autre, alors que dans d’autres religions les commandements moraux sont exprimés de manière directe, le triomphe de la vision tolérante et ouverte sur le fanatisme n’est-elle pas facilitée dans le christianisme, et compliquée dans d’autres religions par ses contradictions manifestes avec le texte sacré ? Pour illustrer cette phrase un peu compliquée, un exemple : la reconnaissance de la valeur de l’homosexualité s’oppose directement à plusieurs citations tant du Coran que de la Torah ; inversement, les Évangiles n’abordent pas une seule fois le sujet[2], ce qui fait que chaque chrétien peut théoriquement se forger sa propre opinion sur le sujet.

Malheureux ! Que n’avais-je pas dit là ? À ces mots on cria haro sur le baudet. Henri Peña-Ruiz lança lui-même la charge, en me rappelant les nombreux crimes dont je me faisais visiblement l’apologiste (?) ; c’est à peine s’il ne m’a pas mis la Shoah sur le dos. Excités par son exemple, plusieurs collègues dans la salle ne se privèrent pas pour dire à quel point ils trouvaient scandaleux qu’au XXIe siècle, un enseignant puisse encore tenir de tels propos. Et de sortir tous les -ismes habituels : paternalisme, ethnocentrisme, racisme, néo-colonialisme, islamophobisme, j’en passe et des meilleurs.

D’où la question : suis-je ethnocentriste ? Honnêtement, la réponse est « oui » : je suis un ethnocentriste, et même un ethnocentriste assumé ; mais j’essaye de garder un ethnocentrisme raisonnable.

Qu’est-ce que je veux dire par là ? D’abord, que mon ethnocentrisme n’est pas une sorte de nationalisme culturel irrationnel : je ne place pas la culture et la civilisation européennes au-dessus des autres. Si j’ai la plus grande admiration pour la science, pour la pensée et surtout pour l’art européens, je sais que d’autres cultures ont produit dans ces domaines des œuvres qui ne sont pas moins grandes. Je ne prétends pas non plus que la civilisation occidentale soit parfaite : il n’existe rien de tel en ce monde. Je ne nous dédouane pas des crimes de notre histoire, d’autant moins que nous continuons aujourd’hui de profiter des avantages compétitifs et de la richesse matérielle qu’ils nous ont indéniablement apportés. Enfin, je n’ignore pas que, même aujourd’hui, et peut-être guère moins qu’hier, notre civilisation est le lieu et l’origine de pratique barbares : profondes inégalités sociales, surtout entre les classes sociales mais également entre les sexes, les origines ethniques, les genres etc. ; destruction accélérée de la planète ; maltraitance inouïe à l’égard des animaux, je pourrais allonger la liste.

Dans ces conditions, comment peut-on être ethnocentriste ? Pour le dire avec les mots de Michel Houellebecq, je crois que « la pure morale est unique et universelle. Elle ne subit aucune altération au cours du temps, non plus qu’aucune adjonction. Elle ne dépend d’aucun facteur historique, économique, sociologique ou culturel ; elle ne dépend absolument de rien du tout. Non déterminée, elle détermine. Non conditionnée, elle conditionne. En d’autres termes, c’est un absolu[3] ».

Naturellement, la morale de la civilisation occidentale n’est certainement pas cet absolu, ne serait-ce que parce qu’elle a grandement évolué avec le temps (Dieu merci). Là encore, je peux citer la suite du texte de Houellebecq : « une morale observable en pratique est toujours le résultat du mélange en proportions variables d’éléments de morale pure et d’autres éléments d’origine plus ou moins obscure, le plus souvent religieuse. Plus la part des éléments de morale pure sera importante, plus la société-support de la morale considérée aura une existence longue et heureuse. À la limite, une société régie par les purs principes de la morale universelle durerait autant que le monde. »

C’est là que réside mon ethnocentrisme : je crois que la culture occidentale (c’est-à-dire principalement la transformation de la culture gréco-romaine par le judéo-christianisme) a découvert un certain nombre des principes qui composent cette « pure morale absolue et universelle » ; bien plus (car cela, d’autres civilisations l’avait fait avant elle), elle a découvert le principe même de leur universalité. J’insiste sur ce mot : elle a découvert ces principes et leur universalité ; elle ne les a pas inventés.

Historiquement, ces principes ont été affirmés dans une multitude de textes : des textes religieux comme les Évangiles, des textes politiques comme les diverses déclarations des droits de l’homme, et bien entendu de nombreuses œuvres d’art ou de philosophie.

Évidemment, je ne prétends pas, en revanche, que notre civilisation applique réellement ces principes qu’elle a découverts. Malheureusement, elle est même bien souvent la première à les piétiner. Ainsi, elle est sans doute la première, ou une des premières, à avoir réellement compris le principe de l’égalité des sexes ; et pourtant, l’égalité réelle, concrète, entre les hommes et les femmes est très loin d’être une réalité dans nos sociétés.

Il n’en reste pas moins que le principe est là, et que nous sommes légitimes pour le proposer au reste du monde. Je dis bien le proposer, et non pas l’imposer : aucun principe métaphysique n’est jamais assez solidement établi pour que la violence devienne un moyen légitime de le diffuser. Mais nous sommes légitimes à le proposer, et plus encore, à le proposer comme modèle universel. Nous n’avons pas à nous plier à un relativisme qui voudrait nous faire croire que l’égalité des sexes, la tolérance religieuse, la liberté d’expression, l’acceptation de l’homosexualité, la contraception, la sexualité hors mariage etc. seraient des inventions occidentales qui ne seraient bonnes que pour nous. Bien au contraire, il nous faut assumer l’ethnocentrisme, si c’en est un, qui consiste à affirmer l’universalité de certaines de nos valeurs. Non, l’égalité des sexes n’est pas bonne que pour l’Europe et l’Amérique du Nord : on peut affirmer que toute civilisation, toute culture, tout pays qui l’appliquerait réellement en serait plus heureux.


[1] À l’appui de sa thèse selon laquelle « tout-se-vaut », et pour trouver un passage appelant à la violence dans les Évangiles, Henri Peña-Ruiz n’avait évidemment cité que les deux premières interprétations, celles qui indiquent l’idée d’une destruction présente ou à venir de ceux qui rejettent le christianisme.
[2] Paul de Tarse l’aborde, lui, dans ses épîtres, et pour en dire le plus grand mal. Mais les épîtres pauliniennes n’ont, pour un chrétien, pas du tout la même autorité que les Évangiles.
[3] Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, 1998 ; p. 35 dans l’édition « J’ai lu » de Flammarion.

jeudi 16 juin 2016

Après les agressions, le harcèlement


J’arrive un peu après la bataille, mais je voulais consacrer un article à la question du harcèlement sexuel, question réveillée récemment par quelques affaires (Baupin, Sapin…). J’avais déjà consacré un billet aux agressions sexuelles, et je n’ai pas un mot à en changer, mais la notion de harcèlement soulève des questions spécifiques.

Comme le sujet des agressions sexuelles, celui du harcèlement sexuel est éminemment sensible, polémique, dangereux. Il me rappelle, décidément, la question de l’islamophobie. Dans les deux cas, il y a une réalité à la base : l’islamophobie existe, les agressions et le harcèlement sexuels existent ; et dans les deux cas, cette réalité est terrible, source de souffrances immenses, et constitue donc un indéniable problème politique et de société. La parole et la douleur des victimes doivent évidemment être entendues, et il est indispensable de lutter concrètement contre ces fléaux.

D’un autre côté, en bonne justice, la parole des victimes n’est pas la seule qu’il faille entendre ; il faut également entendre celle des accusés. En outre, la parole des victimes ne peut suffire à elle seule à fonder une théorie ou une action politique : elle doit être rationnellement confrontée à d’autres éléments. C’est pourquoi il est aberrant d’entendre certains essayer de disqualifier leurs adversaires au motif qu’étant des hommes, ou des blancs, ou des non-musulmans, ils n’auraient rien à dire sur ces questions.

Il est enfin particulièrement important de veiller à éviter les confusions. Or, dès qu’on touche au sexe, on est dans le registre de l’intime, donc sur quelque chose qui peut être vécu très différemment d’un individu à l’autre. Il est donc absolument nécessaire d’une part de définir ce dont on parle et les termes qu’on utilise, et d’autre part d’adosser, autant que possible, le ressenti subjectif de chacun à des réalités objectives, observables, mesurables. Établir des distinctions devient donc la condition d’une pensée bien fondée.

Ainsi, dans le cas du harcèlement, il faut commencer par faire la différence entre le harcèlement physique et le harcèlement moral. Sans aucune complaisance pour le second, et surtout sans établir a priori de hiérarchie entre eux (le harcèlement moral est parfois bien pire que le harcèlement physique), on peut déjà commencer par dire que ce n’est pas la même chose. Cela nous permet de nous débarrasser tout de suite du harcèlement physique, qui est simple à traiter.

Le principe de base est en effet très clair : on ne viole pas l’intégrité physique d’une personne sans son consentement. Chacun a le droit fondamental de ne pas être touché par autrui s’il ne le désire pas, surtout pour un contact de nature sexuelle. Cette protection maximale pour ce qui concerne le corps est nécessaire, car le corps est l’ultime rempart de notre âme ; protéger suprêmement l’intégrité corporelle est donc la garantie nécessaire de la protection de notre être tout entier. Il est donc toujours condamnable de toucher quelqu’un qui ne le désire pas ; la répétition de l’acte ou son caractère sexuel sont des facteurs aggravants.

Le harcèlement moral est nettement plus complexe, car il s’agit de paroles. Il y a donc opposition entre, d’une part, la tranquillité de celui qui estime se faire harceler, et d’autre part la liberté d’expression de celui qui harcèle. Je ne prétends nullement, bien sûr, que la liberté d’expression soit sans limite ; j’ai même toujours explicitement défendu l’idée inverse. En revanche, je demande à ce qu’on pèse bien ce dont on parle et donc ce qu’on demande. La liberté d’expression est non seulement un droit fondamental, mais une des libertés formelles les plus précieuses et les plus indispensables au bonheur humain. Il est possible de la restreindre légitimement, mais on ne doit le faire que de manière strictement nécessaire et pour préserver d’autres libertés.

Là encore, il est nécessaire de fonder des distinctions objectives. Ainsi, une injure publique est toujours condamnable. Traiter une fille de salope dans la rue heurte les limites légitimes de la liberté d’expression. Il peut y avoir en plus du harcèlement, si la personne répète l’injure, auquel cas ce n’en est que plus grave ; mais une seule injure suffit à qualifier l’infraction pénale.

Qu’en est-il en revanche quand le propos n’est pas injurieux ? Est-il ou n’est-il pas légitime d’aborder une femme dans la rue en lui disant, par exemple, « vous êtes mignonne » ou « j’ai envie de vous » ? On trouve fréquemment des gens pour défendre l’idée que même cela constituerait du harcèlement. Or, il me semble que la notion de harcèlement contient nécessairement à la fois l’idée de répétition et l’idée de durée. Autrement dit, dire une seule fois quelque chose à quelqu’un ne saurait constituer du harcèlement.

À cela, on me répond que la femme à qui on le dit peut l’entendre pour la vingtième fois de la journée. On pourrait être tenté de dire : tant mieux pour elle ! Peut-être ceux, hommes et femmes, à qui on ne le dit jamais en souffrent-ils autant, voire davantage. Mais en réalité, leur douleur, pour réelle qu’elle soit, n’efface pas celle de ceux qui se sentent harcelés, et qu’il faut également entendre. Que répondre, donc, à ceux qui comparent cette situation à celle d’un repas à l’extérieur où l’on est envahi par les guêpes, ou d’une soirée durant laquelle on n’est sans arrêt attaqué par des moustiques ? Même en admettant que chaque moustique ne pique qu’une fois, on a effectivement l’impression d’être harcelé.

À ce stade, une nouvelle distinction est nécessaire : cherchons-nous à éduquer, ou cherchons-nous à pénaliser ? La question est fondamentale. Il est évidemment parfaitement possible et même souhaitable d’éduquer ceux qui, se croyant de fins dragueurs, abordent les filles dans la rue en leur parlant de leur physique. Musset le fait à merveille dans Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, et montre surtout que pour parvenir à ses fins, ce n’est guère efficace.

En revanche, pénaliser est une réponse d’un autre ordre. On peut souhaiter la disparition par l’éducation de certains comportements tout en reconnaissant qu’il n’est pas légitime de légiférer contre eux. Je souhaite la disparition du négationnisme, mais je suis convaincu que quelqu’un qui ne croit pas en l’existence des chambres à gaz a le droit fondamental de le dire (tant qu’il n’appelle pas à reproduire l’expérience). En outre, c’est probablement contre-productif : de même que les négationnistes tirent grand parti de leurs condamnations pénales, qui leur permettent d’adopter une posture victimaire, envoyer des gens au tribunal parce qu’ils auront dit à une femme qu’elle a de beaux seins risque fort de radicaliser les postures.

Je ne crois donc pas, contrairement à ce qu’on peut fréquemment lire, qu’aborder quelqu’un dans la rue pour lui faire un compliment sur son physique puisse en aucune manière être pénalement condamnable. Si on aborde quelqu’un par une injure, oui, la condamnation est possible ; ou s’il y a menace, ce qui est évidemment condamnable dès la première fois ; de même si, après un refus clair, on continue à complimenter – là, il y a réellement harcèlement. Mais ne tombons pas dans l’excès : quand on lit sur certains sites qu’entre un « regard déplacé » et un viol, il y a une différence de degré mais pas de nature, on se dit qu’il vaut mieux ne pas commencer à confondre compliment et harcèlement – ça peut finir loin.

Certains répondent en mettant en avant la notion de consentement, et en exigeant qu’il soit d’une part explicite, d’autre part préalable non seulement à toute relation sexuelle, mais encore à tout contact humain. Cela semble difficilement défendable. Dans le cas des relations sexuelles, il suffit d’avoir un peu de pratique pour savoir qu’on ne demande jamais à une personne si elle veut en avoir ou pas : ça se fait, c’est tout. S’arrêter en pleine action pour demander à la personne si elle consent explicitement à la relation serait plutôt tue-l’amour. C’est encore plus vrai pour un simple contact humain : comment d’ailleurs obtenir le consentement de quelqu’un sans être au préalable entré en contact avec lui ?

Le consentement n’a donc jamais à être explicité, surtout a priori ; il découle implicitement d’un contexte et de l’attitude de l’autre. Il est évidemment nécessaire que l’autre soit en mesure d’exprimer un éventuel refus (on ne peut pas faire l’amour à quelqu’un qui s’est évanoui à force de boire…) ; mais en l’absence d’un refus explicite (que ce soit en parole, par un regard, dans l’attitude etc.), il est nécessaire de considérer a priori que la personne consent.

Quelques comparaisons le mettent d’ailleurs parfaitement en évidence ; dans tous les cas, on s’aperçoit qu’appliquer certains arguments mis en avant par certains féministes est parfaitement inopérant.

Si je traverse un marché pour me rendre de mon travail à mon domicile, je vais être hélé par les marchands qui vont essayer de me fourguer leur marchandises, et pour peu qu’on soit en période électorale, par quelques militants d’un parti ou d’un autre. Ni aux uns, ni aux autres, je n’ai demandé quoi que ce soit. Peut-être qu’ils m’importunent, peut-être que subjectivement je vis leur insistance comme une agression ; peut-être même que je vais modifier mon itinéraire pour éviter le marché. Est-ce une raison suffisante pour interdire à quelqu’un de crier « ils sont beaux mes melons ! » ou de me proposer de rejoindre le FN ou les Témoins de Jéhovah ? Ces derniers ne se contentent pas de vous interpeller dans la rue, ils viennent frapper à votre porte ! Est-ce un délit ?

On peut explorer cette question du sentiment subjectif d’être agressé par un compliment, sentiment dont témoignent de nombreuses femmes (pas toutes, mais beaucoup[1]), avec une autre comparaison, religieuse cette fois-ci. Une grande majorité de catholiques pratiquants se sont sentis profondément agressés dans ce qu’ils avaient de plus intime et de plus précieux par certaines œuvres d’art comme Piss Christ ou Golgotha Picnic, ou par certaines publicités comme celle qui détournait La Cène de Léonard de Vinci. Ils se sont souvent sentis insultés, ainsi que de nombreux musulmans, par certaines caricatures de presse.

Et malgré ce sentiment réel, indéniable et majoritaire d’agression, d’offense, de blessure morale, ceux qui interprètent un simple compliment dans la rue comme du harcèlement et veulent le pénaliser en conséquence sont rarement en faveur d’une interdiction de ces œuvres d’art et de ces caricatures. Où est la logique, où est la cohérence ? On ne peut se départir de l’impression qu’il y a deux poids, deux mesures.

Je peux prendre un autre exemple, d’actualité, avec le ramadan. Je ne le fais pas, de toute évidence. Dans mes classes, et plus généralement dans mes rapports avec les mahorais ou les Comoriens, il est très fréquent qu’on m’en fasse le reproche et qu’on m’incite à le faire, voire qu’on me marque un mépris certain devant mon refus. Aucune considération pour ma personne, mes convictions, mes croyances, mes pratiques ; même pas de volonté de discuter pour me convertir : seulement une injonction à suivre une pratique très importante dans leur religion. C’est encore pire à l’heure des repas : manger en terrasse vous expose immanquablement à des regards appuyés et très désapprobateurs et à des commentaires moqueurs ou péjoratifs. Honnêtement, ça peut vite devenir lourd ; je peux mal le vivre. Mais il ne me viendrait pas à l’idée de porter ce genre d’affaire devant la justice, même quand c’est la dixième fois en un seul repas.

Il est évidemment parfaitement inacceptable, intolérable, que des femmes aient peur quand elles sortent de chez elles, qu’elles doivent s’habiller d’une certaine manière ou se comporter d’une certaine manière, changer leurs itinéraires de crainte d’être violées. Cela, c’est un véritable fléau social, et il faut lutter contre, y compris par des décisions politiques et judiciaires. Mais on ne gagnera rien à entretenir des confusions entre des choses essentiellement distinctes. Je crois qu’il faut montrer une grande sévérité pour les actes pénalement condamnables ; il faut que tous, femmes et hommes, dénoncent les agressions et les harcèlements dont ils sont réellement victimes ou seulement témoins ; mais inversement, il ne faut pas chercher à pénaliser ce qui ne peut pas légitimement l’être.

J’ajouterais deux choses. La première, c’est que ces questions peuvent paraître sans intérêt ou de détail. Après tout, rares sont ceux qui se retrouvent en procès pour avoir dit à une fille qu’elle était mignonne (déjà que les viols sont rarement condamnés…) ; pourquoi ne pas donner la priorité à la lutte contre le harcèlement réel, plutôt que de s’embarrasser de telles précisions ? D’abord parce que je pense qu’il est nécessaire de les faire maintenant, ces précisions, pour éviter des excès futurs (que ceux qui ne l’ont pas encore fait lisent Les hommes protégés, de Robert Merle).

Ensuite, et surtout, parce que derrière ces exigences d’un consentement explicité a priori, ces demandes de pénalisation des compliments, ces confusions entre viols et regards, je vois monter une nouvelle pudibonderie, un nouveau puritanisme que j’aimerais autant qu’on évite.

La seconde, c’est qu’il ne faut pas viser l’impossible. Sur certains sites féministes, l’argumentaire pour la pénalisation de ce qu’ils appellent du harcèlement se résume à dire : « je n’aime pas ça », « ça me dérange », « c’est inconfortable », ou dans le meilleur des cas « je me sens insultée ». Pour ce qui est de se sentir offensé, la comparaison religieuse montre bien que cela n’est pas forcément illégal ou illégitime.

Et pour le reste, il faut rappeler – bizarre qu’il faille, mais bon… – qu’il n’y a pas de rapports humains, pas de société humaine sans inconfort. Qu’il faille que les femmes n’aient plus peur de sortir de chez elles, oui, mille fois oui ; mais s’imaginer qu’il pourrait exister une société où tout ce qui sortirait de la bouche des autres nous serait agréable… Ça existe, notez bien ; mais ça s’appelle le Royaume de Dieu, et c’est après la mort.


[1] Pas toutes, il faut insister dessus, contrairement à ce que voudraient faire croire certaines « études » qui affirment sans fard : « 100% des femmes ont été harcelées dans les transports en commun ». À la lecture de l’article, on s’aperçoit que, quand on leur demande si elles ont été harcelées, les femmes ne répondent pas toutes « oui » ; il faut que le sondeur redéfinisse ce qu’il entend par « harcèlement » pour arriver à 100%. C’est sûr que si je demande à des blancs : « Est-ce qu’un noir vous a déjà manqué de respect dans la rue SACHANT QUE par “manque de respect” j’entends “ne pas vous faire la révérence” », j’aurai aussi 100% de réponses positives.