mercredi 19 avril 2017

Pour quoi je voterai dimanche

Ceux qui me lisent un peu régulièrement savent que je ne goûte guère l’exercice démocratique du pouvoir. Jusqu’à présent, cette campagne présidentielle a confirmé mes idées avec une ténacité tout à fait remarquable. Passons sur la vaste prostitution des candidats et des partis, sur le racolage éhonté auquel ils se livrent pour séduire leur électorat, de bain de foule en foire agricole, de meeting en tapis de promesses : ça, on y est habitué à chaque fois qu’il y a élection. Mais le niveau est quand même, cette fois-ci, spécialement bas : les uns ont selon toute vraisemblance piqué dans la caisse, un philosophe poste des tweets pour juger un candidat sur ses tenues vestimentaires, les sondages, plus incertains que jamais, ont plus d’importance que jamais ; bref, on nage en pleine société du spectacle, en pleine démocratie d’opinion. En plein délire. Ô tristesse d’avoir raison quand on dit que les choses vont mal.

Il va de soi qu’aucun des candidats ne représente, de près de ou de loin, les idées qui sont les miennes. Peu d’entre eux ont conscience que les deux grands enjeux de notre époque, les deux grandes manifestations de la Crise que nous traversons, sont la crise écologique d’abord, les inégalités ensuite. Et aucun, à mon sens, n’a de réelle compréhension de ces phénomènes, puisque aucun n’a pensé la Technique et donc compris le rôle qu’elle joue dans cette Crise. Par conséquent, aucun n’a de solution pour nous en sortir. Ce qu’ils proposent, tous, est voué à l’échec.

Cela dit, il n’en reste pas moins qu’un d’entre ces onze sera notre prochain président, et que certains sont clairement plus dangereux que d’autres. Ceux qui s’imaginent que de toute façon rien ne changera, qu’ils ont les mains liées, que de toute manière c’est bonnet blanc et blanc bonnet n’ont pas complètement tort, mais ils n’ont pas non plus complètement raison. Un président de la République française a tout de même suffisamment de pouvoir pour faire beaucoup de mal, ou au contraire pour freiner les processus en cours. Le choix de l’abstention, pour tentant et compréhensible qu’il soit étant donné l’état de la vie politique, me semble donc à tout le moins dangereux.

Traditionnellement, on considère qu’au premier tour, on choisit, et qu’au second tour, on élimine. En réalité, il y a belle lurette que les choses ne se passent plus ainsi. Quand plus de deux candidats ont des chances réelles d’accéder au second tour, il faut éliminer dès le premier. C’est d’autant plus vrai quand, de toute manière, aucun candidat n’offre de réelle solution, puisque alors aucun candidat ne peut être l’objet d’un choix, sauf du choix du moins mauvais – ce qui est précisément une autre manière de dire qu’on élimine tous les autres.

De ce point de vue, deux candidats, parmi ceux qui ont des chances de l’emporter, doivent à l’évidence être éliminés.

La première est naturellement Marine Le Pen. J’ai à peine besoin d’expliquer pourquoi. Cela tient d’abord à son programme, bien sûr. Économiquement, il est très dangereux. Sur la question migratoire, non seulement il abandonne toute forme d’altruisme, de solidarité et de générosité, valeurs pourtant constitutives de notre identité ; mais il est même redoutable pour nous à long terme, car si nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde chez nous, la refouler entièrement ne peut, à moyen terme, que générer plus de rancœurs, plus de colère, donc plus d’agressivité envers nous et plus de terrorisme. Socialement enfin, il est régressif : rappelons que Marine Le Pen est la seule candidate à avoir promis la fin de la loi Taubira, entre autres multiples exemples.

Mais plus encore que dans son programme, le danger Le Pen tient dans sa personnalité. Si on regarde strictement ce qui est écrit dans le programme, en effet, je suis plus proche du sien que de celui de Fillon ou de Macron, par exemple. Le problème, c’est que Marine Le Pen avance masquée. Personne, je pense, ne sait vraiment qui elle est, ni ce qu’elle ferait si elle arrivait finalement à l’Élysée. Pour reprendre l’exemple de la loi Taubira, je ne suis pas du tout sûr qu’elle tiendrait sa promesse. Inversement, je la crois tout à fait capable de rétablir la peine de mort, alors que ça ne figure pas dans son programme, par exemple en faisant usage du référendum[1].

Le second candidat à éliminer absolument est François Fillon. Non pas que son programme soit spécialement problématique – je veux dire par là qu’il est absolument et intégralement merdique, mais pas vraiment plus que celui de Macron, par exemple. Le problème de Fillon, par rapport aux autres candidats de la droite conservatrice[2], c’est qu’il représente la frange la plus socialement réactionnaire de ce courant. Fillon, c’est le candidat de Sens Commun, de la Manif pour Tous et de tous les groupes du même tonneau. Ce sont eux qui ont poussé sa victoire à la primaire et le tiennent à bout de bras depuis – le rôle de Sens Commun dans la réussite du meeting du Trocadéro, celui qui a tout changé pour lui, n’est plus un secret pour personne.

S’il doit être éliminé, c’est donc d’abord parce que sa victoire représenterait un énorme tremplin pour cette frange réactionnaire de la société : il pourrait essayer de tenir sa promesse d’une interdiction de l’adoption pour les couples homosexuels, le risque serait donc grand de voir l’homophobie s’assumer, s’afficher et se décomplexer, et donc les agressions homophobes augmenter[3]. Mais c’est aussi pour une autre raison : pour dégoûter pour de bon la droite de redonner du poids à ce genre de courant. Que Fillon prenne une bonne claque électorale et qu’on arrive avec Macron président, et la droite se sentira volée d’une élection qu’elle pensait gagnée d’avance ; on peut être sûr alors que la prochaine fois, elle jouera la sécurité et adoubera quelqu’un de plus consensuel – donc de plus centriste.

Une dernière chose : je précise que, si je considère que Fillon et Le Pen doivent tous les deux être éliminés, et à n’importe quel prix, je ne les mets pas sur le même plan : Le Pen est clairement plus dangereuse que Fillon.

Bon. C’est bien joli, tout ça, mais une fois qu’on a dit quels candidats on voulait éliminer, reste à savoir comment le faire. Pendant un bon bout de temps, ça m’a semblé clair : je voyais se rejouer sous nos yeux le scénario de 2007. Cette année-là, seuls trois candidats avaient une chance réelle de passer la barre du premier tour : Sarkozy, Royal et Bayrou. Il était évident qu’il fallait éliminer Sarkozy à tout prix : n’importe qui avec un brin de jugeote pouvait comprendre à quel point son quinquennat serait violent – là-dessus, il ne nous a pas déçus. Or, Royal ne pouvait pas le battre au second tour ; inversement, Bayrou était quasiment assuré de le faire. Il fallait donc faire passer à Bayrou le cap du premier tour en votant pour lui à ce moment-là – ce que j’ai fait.

Dix ans plus tard, j’avais bien l’impression qu’on rejouait le même scénario. Fillon semblait assuré d’être le prochain président ; un seul candidat le menaçait sérieusement, Emmanuel Macron. Il me semblait donc logique de voter pour lui dès le premier tour, non pas que je me sente la moindre affinité avec le personnage, ses idées ou son programme, mais simplement parce qu’il était le seul à même d’éliminer un candidat qu’il nous fallait absolument éliminer.

Seulement, les dernières semaines ont rebattu les cartes. Trois candidats peuvent toujours, sans aucun doute possible, se qualifier pour le second tour : Le Pen, Macron, Fillon. Mais ils sont talonnés par un quatrième, Mélenchon. Pour être honnête, je ne crois pas à ses chances de réussir son pari et de finir deuxième ; mais il est globalement dans la course. Par ailleurs, l’avance de Macron sur Fillon, même si elle reste bien modeste eu égard à la grande incertitude de ceux qui se déclarent prêts à voter pour lui, reste probablement suffisante pour que je me dise qu’il peut se passer de ma voix.

Se pose également la question du second tour, et là, les inconnues se multiplient de manière dramatique. Je suis prêt à parier que Marine Le Pen y sera : c’est donc elle qu’il faut songer à éliminer en priorité. Mais qui est le mieux à même de le faire ? Tous le prétendent, mais bien malin qui pourrait vraiment le dire. Les sondages la donnent perdante, assez nettement, contre tous ; on pourrait donc se dire qu’il n’y a pas de souci à se faire. Mais moi, je m’en fais, du souci.

Le Pen contre Fillon ? La droite dure contre l’extrême-droite : beaucoup, beaucoup de gens, et moi le premier, seraient tellement écœurés qu’ils ne se déplaceraient même pas pour voter. Bien sûr, Fillon bénéficierait d’un report de voix de la part de ceux qui voudraient à tout prix barrer la route au FN ; mais inversement, Le Pen pourrait bénéficier du soutien d’une masse populaire décidée à faire tomber en Fillon un des principaux représentants des affaires et des élites. D’ailleurs, Fillon n’est donné dans les sondages gagnant qu’à 55% : le plus mauvais score des candidats testés.

Le Pen contre Macron ? On se dit que Macron rassemblerait une bonne partie de la gauche et la droite conservatrice ; mais pour un ancien banquier, partisan beaucoup plus assumé que Fillon de l’Union européenne et de la mondialisation, l’effet anti-Système jouerait autant que pour lui, peut-être même plus. Ça pue le duel Trump-Clinton.

Le Pen contre Mélenchon ? Là encore, les sondages donnent Mélenchon gagnant, à 57% (à peine plus haut que Fillon, notons bien). Perso, je n’y crois pas. Je suis persuadé que les conservateurs de droite comme de « gauche » seraient à peu près aussi effrayés par l’un que par l’autre, et qu’une bonne partie de la droite voterait Le Pen bien plus facilement qu’une partie de la gauche ne voterait Mélenchon.

Impossible donc de se déterminer sur celui qui serait le mieux à même de battre Le Pen. Et pour Fillon, c’est à peu près la même chose : de toute manière, je ne l’imagine au second tour que face à Le Pen.

J’ai donc été placé devant ce choix difficile : jouer la sécurité en votant Macron, pour être sûr d’éliminer Fillon ; ou voter au moins loin de mes convictions et opter pour Mélenchon. J’ai finalement choisi la seconde option.

Je veux tout d’abord dire que j’ai longtemps hésité, et que je respecte tout à fait ceux qui feront le choix inverse. Je les remercie, même, puisque ce n’est que grâce à eux que, en fin de compte, j’ai un petit espoir que nous n’ayons ni Fillon, ni Le Pen au pouvoir. Si, pour ma part, je voterai Mélenchon dimanche prochain, c’est pour trois raisons.

La première, je l’ai déjà donnée : Macron me semble disposer d’une avance sur Fillon faible, mais probablement suffisante pour l’emporter. En ne votant pas pour lui, je sais que je prends un risque, mais c’est un risque calculé.

La seconde, c’est que, même si je n’y crois pas une seule seconde, il y a, pour la première fois depuis longtemps, une toute, toute petite chance pour qu’une gauche véritable emporte la présidentielle. Ça vaut la peine de mettre toutes les voix dans la balance.

La troisième, et la plus importante, c’est qu’il est urgent que nous recomposions notre paysage politique. Or, un score élevé de Mélenchon serait le meilleur moyen d’y parvenir. Le PS pourrait enfin éclater, comme je dis qu’il finira par le faire depuis plus de dix ans, et comme je l’y appelaisencore récemment, et acter le divorce entre la vraie gauche et la social-démocratie ou le social-libéralisme. En cas, souhaitable, de victoire de Macron, les conservateurs de l’aile droite du PS et de la droite dite « modérée » pourraient se regrouper autour d’un pivot centriste (en fait de droite, mais molle, c’est moins pire) ; ceux qui, à droite, ne seraient pas contents, pourraient aller tranquillement au FN, ou vivoter sans rejoindre aucun camp, en devenant groupusculaires. En cas de victoire de Fillon, ce serait moins clair, mais au moins le PS aurait quand même enfin fini de crever et on s’en porterait tous déjà mieux.

Allez, vivement dimanche, qu’on en finisse. Ça commence à vraiment trop puer.





[1] Une autre belle bêtise qu’elle développe, ça : donner plus de pouvoir au peuple en recourant massivement au référendum. De son point de vue, c’est très intelligent, évidemment : elle sait bien que, dans sa majorité, le peuple sera en effet de son côté sur bien des sujets. Elle peut donc se permettre de se donner une image démocratique à peu de frais.
[2] Par « conservatrice », j’entends « qui veut conserver globalement le Système actuel » ; la droite conservatrice inclut donc Emmanuel Macron.
[3] C’est ce qui s’est passé aux États-Unis suite à l’élection de Donald Trump. L’hypothèse n’a donc rien d’invraisemblable.

samedi 11 février 2017

Un bouclier contre l’épée de Damoclès démocratique

Une fois n’est pas coutume, on a une bonne nouvelle à annoncer : le Conseil constitutionnel vient de censurer le délit de consultation des sites terroristes. C’est une décision importante, même si elle est un peu passée inaperçue. Ce délit constituait une grave atteinte aux libertés fondamentales, puisqu’il prévoyait de condamner, et lourdement, les citoyens qui se contentaient de naviguer « de manière habituelle » sur les sites faisant l’apologie du terrorisme. Certes, des exceptions étaient prévues pour ceux qui pouvaient prouver qu’ils le faisaient « de bonne foi », par exemple pour des recherches universitaires ; mais la loi donnait vraiment le sentiment de renverser la charge de la preuve pour la faire reposer sur la défense.

Ce délit, initialement proposé par Nicolas Sarkozy, avait dans un premier temps été critiqué (mollement) par la gauche ; mais bien sûr, une fois au pouvoir, le PS s’était empressé de le faire voter.

Sur le fond, je ne peux que partager l’analyse du Conseil constitutionnel, qui affirme que la loi incriminée n’était nullement nécessaire, l’arsenal juridique visant à lutter contre l’apologie du terrorisme étant déjà largement suffisant, et que l’atteinte aux libertés fondamentales n’était ni adaptée, ni proportionnée. Le Conseil rappelle en particulier – il est fou que ce soit nécessaire, mais c’est nécessaire – que la libre communication des pensées et des opinions fait partie des droits de l’homme, et que les citoyens doivent pouvoir s’informer comme ils le souhaitent sur les menaces qui pèsent sur nos sociétés.

Sur la forme, il y a cependant quelque chose d’encore plus intéressant à remarquer. Une loi qui piétinait les droits fondamentaux de la personne humaine avait été votée par le Parlement, donc par une des instances les plus démocratiques de notre pays, élue au suffrage universel ; elle est à présent censurée par le Conseil constitutionnel, une de ses instances les moins démocratiques. Ses membres, nommés pour neuf ans, le sont par les Présidents de la République, du Sénat et de l’Assemblée nationale, de manière à peu près complètement discrétionnaire.

Cet épisode fait écho à une autre censure d’une loi à dérive totalitaire potentielle, toujours par le Conseil constitutionnel, le 21 octobre dernier : celle qui permettait aux services de renseignements français de surveiller sans aucun contrôle l’ensemble des communications par voie hertzienne.

Tout cela prouve une nouvelle fois, pour ceux qui auraient encore besoin de la démonstration, que la démocratie n’a décidément rien à voir avec la défense des droits fondamentaux de la personne humaine. Dans le temps présent, c’est même plutôt le contraire : c’est la démocratie qui représente une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos libertés. On l’a vu en France, mais aussi avec l’élection de Trump aux États-Unis et toutes ses conséquences, déjà. On l’a vu en Pologne, en Hongrie, à tant d’autres endroits. Et contre cette épée de Damoclès, ce sont des instances non démocratiques, ou moins, qui sont notre bouclier.

En France, Marine Le Pen, la candidate la plus dangereuse pour nos libertés, ne s’y est d’ailleurs pas trompée : elle a inscrit à son programme un véritable référendum d’initiative populaire, par lequel elle espère nous faire revenir à la peine de mort. Sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, exactement selon la même stratégie, espère utiliser le même procédé pour restreindre, voire interdire, l’avortement.

La conclusion s’impose : pour défendre nos libertés fondamentales, nous n’avons pas besoin de davantage de démocratie ; nous avons besoin de moins de démocratie. Notre extrême-droite ne s’y trompe pas, ne nous y trompons pas non plus.



*** EDIT du 15/02/2017 ***

Lundi dernier, une commission mixte paritaire composée de sept députés et sept sénateurs a violé la décision du Conseil constitutionnel qui faisait l’objet de mon billet, en réintroduisant dans le Code pénal le dispositif censuré de « délit de consultation habituelle de sites djihadistes sur Internet. La version réintroduite est à peine différente de celle qui avait été censurée.

Quand j’ai publié ce billet, un ami très cher m’a dit que je « ne m’arrangeais pas ». Moi je veux bien ; mais où est-ce que la réalité contredit ce que je dis ? Le Parlement élu avait fait passer cette loi liberticide, le Conseil constitutionnel non élu nous en avait débarrassé, à présent le Parlement élu montre son peu de respect à la fois pour nos libertés fondamentales et pour la Constitution et les institutions françaises.

Alors oui, j’aimerais bien me tromper, mais je crains bien d’avoir raison.


*** EDIT du 07/04/2017 ***

Merci au Conseil constitutionnel qui vient, aujourd’hui même, de me donner une nouvelle fois raison, en censurant partiellement la loi du 13 novembre 2014 créant l’incrimination « d’entreprise individuelle de terrorisme ». Le Conseil rappelle que les actes préparatoires à un attentat terroriste ne sauraient suffire à établir la volonté de le commettre, et donc ne peuvent être la base d’une condamnation pénale. Il établit également que la seule recherche d’objets ou de substances de nature à créer un danger (des explosifs, par exemple) ne suffit pas à matérialiser la volonté de commettre l’infraction.


Je ne sais pas combien de temps tiendra cette décision, mais en attendant, les faits sont là : les députés élus piétinent un des principes les plus essentiels de notre droit, celui qui veut qu’on condamne des actes et non des intentions ; ce faisant, ils préparent une abominable société du soupçon où tout citoyen sera vu comme un coupable en puissance. Et c’est une de nos institutions les moins démocratiques qui sert de rempart à ces prémices de totalitarisme.

mardi 24 janvier 2017

Socialistes, c’est (de nouveau) le moment de divorcer

Un divorce, c’est un peu comme la guerre : ce n’est jamais agréable, mais c’est parfois nécessaire. On ne peut pas être « pour » le divorce, comme on ne peut pas être « pour » la guerre ; mais dans certains cas, il faut bien reconnaître que c’est la moins mauvaise des solutions.

À l’heure actuelle, c’est clairement le cas pour le PS. Ce parti est en fait divisé en deux. On le sait depuis très, très longtemps, mais un des rares avantages de la primaire est d’en faire la démonstration manifeste. D’un côté, il y a des gens de gauche, véritablement de gauche, les seuls qui méritent le qualificatif de « socialistes », c’est-à-dire ceux qui veulent une réforme profonde du capitalisme libéral – je ne prétends pas qu’ils veuillent l’abolir, mais cette radicalité-là a de toute manière à peu près disparu du champ politique – dans le sens de davantage d’égalité. De l’autre, il y a des socio-démocrates, c’est-à-dire des gens qui s’accommodent très bien du capitalisme libéral tel qu’il existe actuellement et veulent seulement l’encadrer pour en limiter les abus.

Entre ces deux camps, il n’y a, en réalité, pas d’accord possible. Leur alliance résulte exclusivement d’une somme d’intérêts personnels et politiciens : leurs membres respectifs ont tout simplement considéré jusqu’à présent que le Parti socialiste, et donc le maintien de son unité et de son existence, était le plus sûr moyen de conquérir les postes convoités.

Mais sur le fond, les désaccords sont à peu près complets – pour ceux qui ont quelques convictions, évidemment. Les socialistes sont partisans d’une politique keynésienne de relance pilotée par l’État sans se soucier des déficits. Ils souhaitent des politiques de véritable redistribution des richesses, donc des impôts élevés, surtout pour les plus riches, et des dépenses publiques importantes. Mécaniquement, ils sont assez méfiants vis-à-vis de l’Union européenne telle qu’elle s’est construite depuis 1992.

Inversement, les socio-démocrates sont globalement partisans de la rigueur budgétaire imposée par Bruxelles et d’une tentative de relance par l’offre plutôt que par la demande. Ils ont accepté le dogme de base du néo-libéralisme et du néo-classicisme économique selon lequel c’est en laissant les plus riches s’enrichir qu’on fera reculer la pauvreté : ils ne veulent donc pas taxer trop lourdement les revenus ou le capital.

Ces deux lignes sont donc clairement contradictoires. C’est pourquoi Valls a raison de parler de « deux gauches irréconciliables », et Hamon d’affirmer que le second tour de la primaire se jouera « projet de société contre projet de société ».

Seulement voilà, quelque chose vient perturber la donne : c’est que chacune des deux options est déjà représentée par un candidat lancé depuis plus longtemps dans la course. Les idées de Benoît Hamon sont déjà portées, peu ou prou, par Jean-Luc Mélenchon, et celles de Manuel Valls par Emmanuel Macron.

On me dira que ce n’est pas la même chose, qu’il y a à chaque fois des divergences. Évidemment, qu’il y a des divergences ! Oui, Hamon n’a peut-être pas exactement la même vision de l’Union européenne, de la politique étrangère, de la Russie ou de l’islam que Mélenchon. Mais et alors ? Deux individus ne sont jamais d’accord sur tout en politique. Croire que le moindre désaccord doit se traduire par deux candidatures distinctes aux élections est la maladie dont la gauche crève depuis des années, pour ne pas dire des décennies. Si on attendait d’être d’accord en tout avec quelqu’un pour le soutenir, personne ne militerait dans aucun parti politique, personne ne soutiendrait jamais aucun candidat : il y aurait autant de partis et de candidats que de militants. Belle perspective ! Et quelle efficacité…

Ce qu’il faut donc réaliser, c’est que les désaccords, réels et indéniables, entre Valls et Macron ou entre Hamon et Mélenchon, sont infiniment moins profonds que ce qui les rassemble. La conclusion, en termes politiques ? C’est le moment pour le PS d’acter ce désaccord et de divorcer. Que les socialistes rejoignent Mélenchon et le Parti de gauche, et que les socio-démocrates rejoignent Macron et construisent ensemble une nouvelle structure.

Bien sûr, j’entends déjà les militants du PS s’offusquer : et pourquoi pas le contraire ? Pourquoi ne seraient-ce pas Mélenchon et Macron qui se rallieraient à Valls ou Hamon ? Pour une raison bien simple : c’est que nous sommes dans une démocratie d’opinion, dominée par le complexe médiatico-sondagier, et que ses oracles ne peuvent pas être ignorés. Or, ils sont très clairs : que ce soit Valls ou Hamon qui l’emporte, le candidat PS est condamné à une humiliante cinquième place, derrière Le Pen, Fillon, Macron et Mélenchon. Telle est la loi d’airain des institutions majoritaires de la Ve République : sous peine d’être responsable de la défaite des idées qu’il porte, c’est au plus faible de se désister en faveur du plus fort.

Les chances que les choses se passent ainsi sont évidemment bien minces. Le PS a déjà manqué plusieurs occasions de faire ce divorce. En 2007, la percée de Bayrou, qui était le seul à même de battre Nicolas Sarkozy au second tour, aurait dû provoquer l’explosion du parti et une alliance Bayrou-Royal. L’aile gauche du PS ne l’aurait bien sûr pas accepté, et après ? Le Parti de gauche aurait pu être fondé avec deux ans d’avance. Par la suite, lorsque Hollande, devenu président, a renié et même foulé aux pieds toutes ses promesses de mettre au pas la haute finance, le divorce aurait encore dû avoir lieu. L’arrivée de Valls au poste de Premier ministre en était l’occasion évidente. Les « frondeurs » ont préféré continuer à « fronder » de l’intérieur, c’est-à-dire à ne rien faire.

Il est donc probable qu’il en ira encore de même. Les militants et surtout les cadres auront sans doute trop peur de perdre leurs places (de conseillers municipaux ou généraux, de maires, de permanents etc.) pour oser quitter ce navire qui ne peut pourtant plus être sauvé ; et le candidat désigné préférera s’accrocher à une vaine candidature de témoignage, dont au moins il pourra tirer personnellement des profits politiques, plutôt que de favoriser ses idées en se désistant. En d’autres termes, le couple continuera à se déchirer et à se taper dessus, mais n’osera pas la séparation de peur de dilapider le patrimoine commun : un divorce, ça coûte cher. Les socio-démocrates, hier dominants dans le parti, vont peut-être devoir céder temporairement la place aux socialistes : qu’importe, ils estimeront préférable d’attendre la défaite pour reconquérir la direction dans ses ruines.

Et donc, il y aura un grand perdant : soit Macron, soit Mélenchon. Si l’arithmétique électorale fonctionne sans surprise, Hamon sera élu, ce qui fera encore un peu plus souffler le vent dans les voiles de Macron mais réduira d’autant le socle électoral de Mélenchon. C’est dommage pour lui : pour la première fois, je me disais qu’il avait une toute petite fenêtre pour accéder au second tour. Mais comme, quel que soit son adversaire, il ne pouvait pas le battre in fine, ce n’est peut-être pas plus mal. Si Valls est bien éliminé, Macron sera probablement en 2017 celui que Bayrou a été il y a dix ans : le seul à même de battre à la fois la droite dure de Fillon et l’extrême-droite de Le Pen. Fillon doit d’ailleurs avoir en ce moment de belles sueurs froides, et ça au moins, ça console de tout.

Qu’est-ce que je vous disais ? Le candidat qui sera élu en mai prochain, quel qu’il soit, n’aura pas les solutions pour nous sortir de la Crise que nous ne faisons que commencer à traverser. Mais au moins, en attendant, et contrairement aux deux dernières présidentielles, on s’amuse et on a un peu de suspens, avec tout plein de beaux retournements de situation.

dimanche 25 décembre 2016

La solennité dans l’amour

C’est drôle de voir comme Dieu vous attend souvent avec une bonne surprise au détour d’un sentier. J’ai eu droit, un peu par hasard pourrait-on croire, à une des plus belles messes auxquelles j’ai assisté ces derniers mois – c’était à Contrazy, en Ariège. Comme un cadeau de Noël, de la part de Dieu et d’un prêtre qui restera sans doute pour moi anonyme.

Une messe dépend beaucoup du prêtre qui la célèbre, de son caractère, de sa personnalité, de ses idées ; et comme le déroulement de la messe influe profondément sur ceux qui y assistent, les prêtres ont évidemment en la matière une grande responsabilité.

Or, une qualité est souvent accompagnée de ses dérives. Les prêtres dotés d’un grand amour, d’une grande bonté intérieure, ont souvent tendance à un certain laisser-aller sur le rite, sur son déroulement ou sur la manière dont il est accompli. Cela part d’une bonne intention : volonté de ne pas choquer, de ne pas blesser ; choix de faire primer les personnes sur les dogmes ou les rites. Mais cela peut donner lieu à des messes moins priantes, plus désordonnées. Inversement, ceux qui insistent sur la dignité, sur la solennité du rituel ont souvent tendance à un certain assèchement du cœur, à un manque de tolérance, de souplesse, d’attention aux personnes. Leurs messes, certes plus solennelles, plus priantes, ont tendance à devenir rigides, guindées, froides.

La messe qui m’a été offerte aujourd’hui, fait rare, cumulait les deux qualités et évitait les deux dérives. Le prêtre qui l’a célébrée respirait littéralement l’amour. Il a fait rester un jeune couple arrivé en retard avec un nouveau-né qui a pleuré une bonne partie de la messe, qui voulait sortir pour ne pas gêner les fidèles ; et on sentait que ça lui faisait plaisir. Il a eu raison, bien sûr : « laissez venir à moi les petits enfants ! » Il est normal qu’un bébé pleure, et il est heureux qu’on ait encore quelques bébés dans les messes. Mais on sentait qu’il ne le faisait absolument pas par obligation, mais que ça le rendait heureux. De même, il a remonté toute la nef pour donner la paix du Christ à presque tout le monde, et il l’a fait avec un amour et une bonté, avec une attention à chacun qu’on pouvait ressentir presque physiquement.

Mais à côté de ça, sa messe était profondément priante, belle, solennelle. Il ne récitait pas les prières à toute allure, laissait des temps de silence lorsque c’était nécessaire, traitait l’Eucharistie avec un respect infini.

Ça peut sembler peu de choses, mais ce fragile équilibre, qui ne peut exister sur la durée que grâce à un travail et un effort constants de celui qui le met en place, est en réalité la condition du lien qui s’établit entre l’homme et le sacré. Si l’on n’est pas assez solennel, on perd Dieu de vue pour faire une messe qui ne parle plus que de l’homme ; si on l’est trop et qu’on tombe dans la froideur, c’est le contraire, on ne parle plus que de Dieu, et d’un Dieu vu comme lointain, inaccessible, plus grand qu’aimant. Dans tous les cas, il nous manque une des deux extrémités de ce pont, et le passage devient impossible. Or, ce lien, ce contact, cette communion entre l’homme et Dieu, est précisément le but du rituel et la condition d’une vie spirituelle riche.

On peut toujours discuter des détails – l’encens, les chants… –, mais cet équilibre entre la solennité et l’amour, entre le caractère priant de la messe et son caractère joyeux, cet équilibre qui est, pour moi, au cœur de ce qu’est une bonne messe, n’est que rarement présent.

Aujourd’hui, il était là, et pour moi c’est un très beau cadeau.

Joyeux Noël, mon père ! Et joyeux Noël à tous !

dimanche 18 décembre 2016

Le FN est-il en crise ?

Le Front National connaît actuellement quelques difficultés sur le fond, écartelé qu’il est entre sa branche conservatrice, catholique et libérale, représentée par Marion Maréchal-Le Pen, et sa branche étatiste et sociale, représentée par Florian Philippot. Ce clivage est potentiellement dangereux pour Marine Le Pen, et ce pour deux raisons.

La première, c’est qu’il est profond, réel, et peut difficilement être résorbé. Ces deux courants divergent en effet de manière indéniable, tant sur les idéologies qui les sous-tendent que – et c’en est la conséquence – sur l’analyse des problèmes dont souffre la société française et des solutions qu’il convient d’y apporter.

La seconde, c’est qu’au-delà de l’évidente querelle d’ego entre deux individus qui n’en manquent pas, ce conflit recoupe un enjeu stratégique de taille pour le FN. Les cadres et les militants du parti sont à l’évidence, et dans leur grande majorité, bien plus proche de la petite-fille du vieux chef que de l’ancien chevènementiste. Or, Marine Le Pen a un besoin vital de leur soutien, car on ne gagne pas une bataille présidentielle sans un parti en ordre de bataille.

En revanche, les électeurs du FN sont nettement plus proches de la ligne Philippot. Au-delà de la déception – et de quelques défections – dans les rangs des « catho-tradis », on ne peut pas nier que la stratégie mise en place par le duo Marine Le Pen-Florian Philippot depuis l’accès à la présidence du parti par la première a porté ses fruits. Le FN est effectivement devenu « le premier parti de France » en termes de nombre de voix à de nombreux scrutins.

Cela s’explique par le fait que les classes populaires, qui souffrent avant tout du chômage et du déclassement, sont sensibles à un discours qui combine rejet de l’immigration et assurance d’un État protecteur face à l’Union européenne et à la mondialisation ; alors même que le discours centré sur le remboursement ou non de l’IVG ou le mariage pour tous leur semble en effet « lunaire » et les laisse froids. Inversement, de nombreux catholiques traditionnalistes, ou tout simplement de nombreux conservateurs sur les sujets de société, continueront à voter FN, parti qu’ils considèrent comme un moindre mal par rapport à tous les autres. Marine Le Pen est la seule candidate à avoir assuré qu’elle abrogerait la loi Taubira. C’est un mensonge, mais qui s’en soucie ?

On voit donc bien à quel point l’équation est compliquée pour Marine Le Pen. Si elle désavoue trop ouvertement sa nièce, elle s’aliène la base militante de son parti, qui n’ira plus au combat pour elle qu’en traînant les pieds et sans enthousiasme – inertie qui pourrait lui coûter très cher. Mais si, à l’inverse, elle ne donne pas raison à son vice-président, elle retombe dans le ghetto électoral qui était celui du FN de son père, ce qui est précisément ce qu’elle veut éviter puisqu’il représente le plafond de verre qui l’empêchera à tout jamais d’attraper la magistrature suprême.

Cela dit, on peut aussi prendre les choses dans l’autre sens. Cette crise arrive suffisamment tôt pour ne pas peser sur le résultat de la présidentielle : d’ici-là, le soufflé sera évidemment retombé. En outre, la force du FN a justement toujours été de fédérer des courants que presque tout opposait. C’est ainsi qu’il a rassemblé des catholiques traditionnalistes avec des néo-païens, ou des pétainistes violemment antisémites avec des judéophiles anti-musulmans. Le conflit entre Marion Maréchal-Le Pen et Florian Philippot, s’il ne prend pas des proportions trop dramatiques, pourrait donc servir les intérêts du parti en lui permettant de continuer à brouter à tous les râteliers, c’est-à-dire à continuer l’élargissement de son électorat.

En outre, il est à noter que le FN est en passe de gagner une autre bataille essentielle et qui pourtant passe largement inaperçue : celle des symboles. J’avais déjà souligné sur ce blog à quel point le FN dominait les autres grands partis sur le sujet. Pour la campagne à venir, le logo de Marine Le Pen – pourtant critiqué par sa nièce, soit dit en passant – est à l’évidence une réussite. Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, le voici :




Déjà, il représente quelque chose. Il ne se contente pas d’empiler un sigle écrit avec une police moche sur une ou deux couleurs plus ou moins bien choisies ; par les temps qui courent, c’est déjà un bon départ.

Si on se penche sur ce que ça représente, on ne peut qu’admirer l’intelligence du choix. Une rose bleue, d’abord : rien que ça, c’est riche de significations. La rose symbolise la féminité de celle qui sera sans doute une des seules candidates à l’élection présidentielle – il est assez triste que le FN soit le seul parti qui se montre aujourd’hui capable de présenter ce gage de modernité. La rose bleue représente l’impossible, ce que le génie de l’agronomie humaine n’a jamais réussi à produire. Marine Le Pen promet donc de réussir l’impossible, de réussir là où tous les autres ont échoué. Mais la rose est aussi le symbole du socialisme, et le bleu une couleur traditionnellement associée à la droite. Marine Le Pen insiste donc sur un des points essentiels de son argumentaire, à savoir l’idée que le FN ne serait pas un parti d’extrême-droite mais « ni de droite, ni de gauche », qui prendrait le meilleur de chacun des deux camps et serait donc à même de transcender les querelles de bord ou de parti pour le bien de la France.

Enfin, la tige de la fleur, si elle est dénuée d’épines qui ne pourraient que la rendre un peu revêche, donne tout de même à la rose la forme très nette d’une épée. La disparition de la flamme permet donc de laisser la place à un autre symbole de combativité qui reste tout aussi lisible, voire plus lisible, tout en soulignant que le FN de Marine Le Pen est un nouveau FN, qui ne garde du parti de son père, au fond, que le nom.

Le choix de ce logo est donc une réussite évidente. Cela peut sembler trivial, mais est en réalité important : une élection ne se joue jamais avant tout sur des arguments rationnels, sur les idées ou les programmes des candidats ; leur physique, mais aussi les images, les symboles, les logos, bref l’affectif y jouent un rôle souvent plus déterminant – de nombreuses études l’ont fort bien montré.

Je ne me fais donc pas trop de soucis pour le FN. En dépit des sondages pour le moment très favorables à François Fillon – et qui pourraient bien se retourner contre lui, tant est forte l’exaspération populaire envers le complexe médiatico-sondagier –, je crois que s’il traverse une crise, elle ne menace en rien son existence, ni même sa réussite lors des prochains scrutins. Notre démocratie a encore un peu de retard par rapport à celle des États-Unis, et a fortiori à celle des Philippines qui a porté au pouvoir un véritable fou furieux (sans que cela ne soulève d’indignation massive ni même de questionnement sur un système politique qui peut mettre sur le trône un meurtrier autoproclamé) ; mais je ne crois pas qu’elle puisse résister réellement à la montée du populisme.

jeudi 15 décembre 2016

Dracula a un coup de mou

La devise des politiciens devrait être : « Finalement, non. » François Fillon vient encore de l’illustrer à propos de ses projets de réforme de l’assurance maladie. Projet initial pour se faire élire lors de la primaire : réserver le remboursement automatique par la Sécu aux seules maladies « chroniques ou graves », laisser le reste aux seules mutuelles privées. Autant dire privatiser la Sécu pour une très large part, et bien sûr augmenter considérablement les inégalités de richesse face à la santé et aux soins.

Subséquemment, l’angle d’attaque pour ses adversaires est enfantin. Projet thatchérien, ultralibéral, évidemment mauvais, qui va taper sur les classes moyennes et populaires et sur les retraités : tout le monde, de Mélenchon au FN en passant par Valls, Macron et Bayrou, lui tombe dessus à bras raccourcis et s’en donne à cœur joie dans la dénonciation.

Fillon, bien sûr, sent venir le danger, et fuit courageusement. « Finalement, non » : nous y voilà déjà. Bon, en soi, la reculade n’est pas surprenante. On annonce une couleur, on est élu sur un programme, et puis on fait complètement autre chose : nihil novi sub sole. Mais ce qui m’amuse, c’est la candeur, l’honnête naïveté d’un membre de son entourage qui avoue sans fard : « On ne tient pas le même discours aux électeurs de droite et à l’ensemble des Français. »

Ah. Donc si je résume, on dit un truc aux électeurs de droite pour se faire élire par eux à une primaire, puis on dit un autre truc aux électeurs tout court pour se refaire élire par eux. Mais comme il s’avère que le premier truc est le contraire du second, et donc était une connerie, qu’est-ce qui nous prouve que le second truc n’est pas lui aussi une connerie ? On commence à comprendre (pour ceux qui n’avaient pas encore pigé, hein) le manque de confiance (je reste poli, notez) des Français pour la politique et les politiciens.

Évidemment, Fillon et ses potes s’en défendent. Non, ce n’est pas une reculade ! Non, ce n’est pas une contradiction ! Fillon « clarifie » et « fait de la pédagogie », disent ses proches. Fillon reste le candidat du « courage » et de la « vérité ». Qui en doute ?

Ce qu’on voit, c’est donc un homme sans réelles convictions, intéressé uniquement par le pouvoir, mais suffisamment intelligent, suffisamment stratège pour faire varier son discours en fonction de ceux à qui il s’adresse. Il illustre à merveille un autre grand principe de notre vie politique, et qui veut qu’une promesse n’engage que ceux qui y croient.

Il avait déjà fait à peu près la même chose à propos du mariage pour tous. Sachant qu’il ne pourrait pas l’abroger, il a promis de réécrire la loi Taubira pour réserver l’adoption plénière aux seuls couples hétérosexuels. Il sait très bien, évidemment, qu’il n’en sera rien. S’il se décide, une fois au pouvoir, à tenter la chose – et même ça est très loin d’être garanti –, il est parfaitement conscient que sa réécriture sera rejetée par le Conseil constitutionnel, car donner à certains couples mariés des droits qu’on refuserait à d’autres serait une discrimination évidente.

Mais c’est pas grave ! Le coup a marché, les gogos de Sens commun et de la Manif pour tous se sont mobilisés et ont mobilisé leurs réseaux pour lui, et il a été élu. Ce n’est que quand il sera au pouvoir, c’est-à-dire bien trop tard pour eux, qu’ils s’apercevront qu’ils n’auront rien, rien de rien, même pas la petite réécriture qui aurait pu leur servir de revanche et leur mettre un peu de baume au cœur. Ils pourront toujours crier à la trahison à ce moment-là ; mais il sera trop tard pour regretter d’avoir sacrifié le seul candidat qui pensait comme eux – Jean-Frédéric Poisson – au profit de petits calculs politiciens. La Realpolitik, c’est pas fait pour les cons.

Fillon fait donc, tout bêtement, une nouvelle fois preuve de son talent politique. C’est une assez bonne nouvelle, si on y réfléchit. Puisqu’il n’est pas un homme de convictions mais seulement d’ambitions, il est moins dangereux et fera moins de mal qu’on aurait pu le croire. En outre, les politiciens démontrent une fois de plus, avec une maestria qui décidément ne se dément pas, l’inanité complète de la démocratie représentative pour atteindre le bien commun. Donc merci, Dracula.

Finalement, ce n’est pas si passionnant. Cabrel aurait pu chanter : « On est tout simplement, simplement… en campagne électorale sur la Terre. » Ça méritait quand même d’être souligné, je crois.

dimanche 4 décembre 2016

Le Ministère de la Vérité

Dans sa correspondance, Tolkien écrit : « J’ai parfois l’impression d’être enfermé dans un asile de fou. » Parfois ? Il avait de la chance. Moi, j’ai parfois l’impression de ne pas y être enfermé, dans l’asile de fous.

La crise, comme de plus en plus souvent – et rien que cette régularité devrait mettre certains en alerte –, vient de la liberté d’expression. Et la séquence actuelle illustre parfaitement le danger qui nous guette.

Il y a d’abord eu l’affaire des affiches du Ministère de la santé visant à inciter les hommes à se protéger quand ils ont des relations entre eux. Les restes de la Manif pour Tous, la droite versaillaise, les électeurs de Fillon, tous se sont levés comme un seul homme pour exiger que le gouvernement retire cette campagne « choquante », « provocante », « immorale », qui « faisait la promotion de l’adultère », j’en passe et des meilleures (il y a même des bouffons qui ont lancé le « homophobe » ! fallait oser).

À ce moment, je me suis dit qu’il faudrait quand même que je me fende d’un billet pour expliquer à ces braves gens qu’il n’y avait rien de choquant là-dedans, et encore moins de motif à retrait ou à interdiction ; qu’il n’y avait rien de choquant dans la sexualité et rien d’impudique dans ces affiches, et que les couples de même sexe n’étant pas plus choquants que les couples hétéros, on ne pouvait réclamer le retrait de ces affiches – sauf à réclamer aussi celui de toute image d’un couple enlacé ou de toute allusion à la sexualité, ce qui semble un peu radical. Mais ça ne me semblait pas urgent, plein de gens faisant le boulot aussi bien que j’aurais pu le faire.

Après, il y a eu l’affaire Sausage Party, pour laquelle on a eu droit à peu près au même topo. De mon côté, après avoir vu la bande annonce et quelques extraits, je me suis dit que ça avait l’air lourd et nul à chier, comme dessin animé, mais enfin, pas de quoi interdire quand même. Je trouvais que ça allait bien avec l’affaire des affiches de prévention des MST et que j’allais pouvoir faire un billet commun.

Et là-dessus, patatras, est arrivée l’affaire de la loi pénalisant les sites anti-IVG. Loi créant, je cite, un « délit d’entrave numérique à l’avortement ». Elle traînait dans les cartons depuis un bail, mais là, ce n’était pas la même chose : tout soudain, elle se trouvait validée par l’Assemblée nationale, autrement dit aux portes de la promulgation.

Examinons les choses sereinement. Ce n’est pas simple, parce que cette loi pue évidemment le piège et le calcul politique. Le gouvernement cherche à renouveler le coup de la loi Taubira – loi que, je le rappelle pour mes lecteurs occasionnels, j’ai approuvée sans la moindre réserve, et pour laquelle je me suis même longuement battu – : diviser la droite et faire apparaître ceux qui s’opposent à lui comme des réactionnaires antiféministes. Et ça marche ! Je l’ai bien vu dans les quelques débats que j’ai pu avoir là-dessus sur les réseaux sociaux : s’opposer à la loi vous catalogue immédiatement comme adversaire de l’avortement.

Or, là encore, j’ai exprimé sur ce blog, depuis cinq ans (et depuis bien plus longtemps ailleurs) une position constante en faveur de l’avortement. On ne peut donc pas honnêtement prétendre que mon opposition à cette loi relève de l’intégrisme catholique ou de la lutte contre cette pratique.

Seulement voilà : on peut être pour l’avortement et pour la liberté d’expression. Dans la version votée par l’Assemblée, la loi prévoit non seulement des amendes, mais encore de la prison, pour ceux qui se rendraient coupables de ce « délit d’entrave numérique à l’avortement ». Envoyer des gens en prison ? Pour avoir publié quelque chose sur Internet ?

On me dit que c’est déjà le cas, que la liberté d’expression n’est pas sans limites. Certains m’invitent même à aller vivre aux États-Unis si je ne suis pas content. Que la liberté d’expression doive être limitée, je n’en disconviens pas : encore une fois, je n’ai pas dit autre chose sur ce blog depuis cinq ans. Mais que ce droit fondamental puisse légitimement connaître certaines limites ne suffit clairement pas justifier n’importe quelle limite. On interdit l’appel à la haine ou à la violence parce qu’ils sont dangereux pour la sécurité physique des personnes ; on interdit la diffamation parce qu’elle nuit à l’intégrité ou à la réputation de quelqu’un. La question qu’il faut donc se poser est la suivante : l’existence de ces sites présente-t-elle un danger tel que leur interdiction y soit la meilleure réponse possible ?

Reprenons donc les arguments des défenseurs de la loi. « Les sites anti-IVG mentent et manipulent leurs lecteurs ! » Oui. Et alors ? Ni le mensonge, ni la manipulation ne sont interdits, que je sache. Et surtout, ils ne peuvent pas l’être : si la liberté d’expression consiste à ne pouvoir dire que la vérité, alors il n’y a plus de liberté d’expression. Quant à la manipulation, tout le monde en fait en permanence, de manière plus ou moins consciente, plus ou moins assumée. Dès lors qu’on discute avec l’autre pour essayer de le rallier à un point de vue, on le manipule, dans une certaine mesure. Souligner le danger présenté par Jean-Marie Le Pen pour inciter les gens à voter Chirac, n’était-ce pas de la manipulation ? Si nous devions mettre les manipulateurs derrière les barreaux, nous y serions tous.

« Mais dans certains cas, on interdit le mensonge et la manipulation : pour les publicités mensongères, les escroqueries, ou pour les fonctionnaires dans le cadre de leur métier. » En effet ; mais les sites anti-IVG entrent-ils dans ce cadre ? S’ils ne gagnent pas d’argent, il n’y a pas escroquerie. Ce ne sont pas des fonctionnaires. On ne peut pas soumettre au régime des fonctionnaires en service l’ensemble de la population : là encore, ce serait la mort pure et simple de toute liberté d’expression. De même, les comparaisons avec les interdictions de publier des sondages dans les jours qui précèdent une élection, ou de tracter devant un bureau de vote, ne tiennent pas la route : ces interdictions sont parfaitement délimitées dans l’espace et dans le temps ; elles sont donc proportionnées. Alors que là, on parle d’interdictions pures et simples, ad vitam aeternam. Ça n’a strictement rien à voir. Restreindre légitimement un droit fondamental de manière proportionnée est une chose ; le fouler aux pieds en est une autre.

« Mais ces sites sont dangereux ! On interdit bien les pitbulls et les armes à feu. » Euh… Non. Certains chiens et certaines armes sont soumis à un contrôle, c’est-à-dire que n’importe qui ne peut pas les posséder, et que leurs propriétaires sont soumis à certaines règles. Rien à voir, donc, avec une interdiction générale.

« Mais il y a ici un sujet de santé publique. » Certes. Et alors ? Est-ce qu’on va aussi, dans la foulée, interdire les sites qui entretiennent la méfiance face à la vaccination ? La pollution et le réchauffement climatique vont nous entraîner, à moyen terme, dans des problèmes de santé publique autrement plus importants que ceux que pose l’avortement ; va-t-on aussi interdire les sites climatosceptiques ? Combien de temps avant que les grands laboratoires ne fassent interdire les sites des lanceurs d’alerte sur les possibles effets néfastes de leurs médicaments, toujours au nom de la santé publique ?

 « Mais les sites anti-IVG se font passer pour des sites institutionnels ! C’est interdit ! » Ben oui, banane : c’est déjà interdit. Pourquoi rajouter une loi ? S’ils se font passer pour des sites de l’État, qu’on les punisse ! Les outils législatifs existent déjà ; pourquoi en faire d’autres ? Vous trouvez qu’en France on n’a pas assez de lois ?

« Ah ben oui mais il y a des failles. Il faut une nouvelle loi pour les boucher ! » D’accord. Mais pourquoi cette loi-là ? On peut très bien mieux définir le fait de se faire passer pour un site institutionnel ou gouvernemental sans pour autant créer de « délit d’entrave numérique à l’IVG » : c’est dangereux et complètement disproportionné. Bien sûr, si tu veux te débarrasser des termites dans ta maison, tu peux brûler ta maison. Ça va sûrement tuer les termites. Est-ce que ce sera la meilleure solution pour autant ?

« Mais ils empêchent les femmes d’exercer un de leurs droits ! » Ils empêchent ? Maintenant quand on parle, quand on discute, quand on incite, on empêche ? Mais enfin, les mots ont un sens ! On ne peut pas mettre sur le même plan les pressions réelles (« Fais ça sinon, au choix : je te vire, je te chasse de chez toi, je te frappe etc. ») et la simple incitation à faire ou ne pas faire quelque chose.

 « Ah mais non parce que là c’est pas pareil ! Ils abusent de la faiblesse des femmes ! Ça aussi, c’est interdit ! » Enfin. Ça, c’est le seul argument un tant soit peu pertinent des partisans de la loi. Mais on doit lui faire la même remarque que plus haut : si c’est déjà interdit, pas besoin de le ré-interdire.

À ce stade, certains vont fatalement me dire : mais s’il ne s’agit que de lutter contre l’inflation normative, est-ce vraiment si important ? Est-ce vraiment grave de rajouter une loi pour redire ce que d’autres lois disaient déjà ?

Oui, c’est grave ; c’est grave, parce que la nouvelle loi ne dit pas tout à fait la même chose que les anciennes. L’usurpation d’identité, le fait de se faire passer pour des sites institutionnels, l’abus de faiblesse, tout cela est déjà puni, ce qui rend la nouvelle loi inutile. Mais ce qui la rend dangereuse, et pas seulement inutile, c’est que sur le fond, il ne s’agit pas de ça : il s’agit d’interdire des publications parce qu’elles ne vont pas dans le sens de ce que pense le gouvernement.

Ça, c’est plus que dangereux, c’est dramatique. Nous ouvrons une porte (ou plutôt nous continuons à ouvrir, parce que ça fait longtemps qu’on l’a déverrouillée, celle-là) que nous ne pourrons plus refermer ensuite. Comment croire, après ça, qu’on ne verra pas fleurir des délits d’entrave à tout un tas d’autres choses ? La même logique est déjà à l’œuvre. C’est ainsi, par exemple, qu’on limite férocement l’activité des lanceurs d’alerte parce qu’ils entravent le bon fonctionnement des entreprises et de l’économie.

Comment les gens peuvent-ils être assez bêtes pour croire que les choses vont en rester là ? Comment ceux qui demandaient hier la liberté de montrer deux hommes s’embrasser peuvent-ils aujourd’hui prétendre interdire à d’autres de publier leur opposition à l’IVG ? Comment peuvent-ils être assez stupides pour s’imaginer que ça n’ira pas plus loin et qu’ils n’en seront pas victimes à leur tour demain ?

Les outils du totalitarisme sont déjà là, tous, et il ne se passe pas un mois sans que nous en rajoutions encore à la panoplie. Comment croyez-vous qu’ils seront utilisés demain ? Quand ce sera Valls qui sera président ? Et quand ce sera Fillon ? Et quand ce sera Marine Le Pen ? Et vous croyez peut-être que Marine Le Pen est le pire que l’avenir puisse nous réserver ? Mais vous n’avez été ni au collège, ni au lycée, ou quoi ? Ou alors vous avez séché l’histoire ? Le fait que des associations ou des groupes comme La quadrature du Net, Rue 89 ou Charlie Hebdo se soient opposés à cette loi, ça ne nous met pas la puce à l’oreille ?

L’apathie des gens sur ce sujet est plus que sidérante : elle fait froid dans le dos. On peut déjà parier que personne ne descendra dans la rue pour lutter contre cette loi, même ceux qui s’opposent à elle. Pour lutter contre (ou pour) le mariage pour tous, ou contre la loi travail, ça oui, on est bons. Mais pour la liberté d’expression, il n’y a plus personne. C’est logique, et tout colle ! Les gens, finalement, ne veulent pas la liberté d’expression en soi ; ils la veulent pour eux ; mais pour ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, c’est immédiatement la demande d’interdiction qui ressort. Autant dire que l’attachement à la liberté d’expression, chez nous, est proche de zéro, et que la majorité des gens n’a finalement aucune idée de ce que signifie cette notion. Ils en ont une vision à la Saint-Just (« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! »), qui en est la négation même, alors qu’il faudrait qu’ils en aient la vision de Voltaire (je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire[1]).

Encore une fois, lutter contre ces sites, souvent infects et dangereux, est évidemment une nécessité. Mais pas à n’importe quel prix. La loi nous offre déjà les moyens de les sanctionner quand ils abusent des droits fondamentaux : utilisons-la. Argumentons, discutons, expliquons, informons. Faisons comme Aurore Bergé : révélons grand jour le discours qu’ils tiennent aux femmes qui les appellent. Mais de grâce, n’enfonçons pas un nouveau coin dans une liberté parmi les plus précieuses, qui est déjà, et de plus en plus, attaquée de toutes parts.





[1] Je sais, je sais, la citation n’est pas authentique, c’est pour ça que je n’ai pas mis de guillemets. Mais elle exprime quand même bien la pensée de Voltaire.

lundi 21 novembre 2016

Présidentielles : Dracula en passe de l’emporter

Il y a une constance, non ? Dieu et les bons peuples ont dû, de concert, se décider à donner raison à ceux qui considèrent que la démocratie n’est, décidément, pas le meilleur régime possible, ni même le moins pire. Je ne suis pas démocrate, mais si je l’étais, je trouvais la séquence un peu dure à avaler. Orban en Hongrie, Droit et Justice en Pologne, le Brexit, Trump, et maintenant Fillon ! Ils prennent cher, les démocrates.

Ce qui est rigolo, outre le fait que les élections semblent de plus en plus pousser au pouvoir le plus débile ou le plus salaud possible (ou les deux, car ce n’est pas incompatible), c’est aussi la constance des surprises sondagières. Fillon, on le sentait monter depuis quelques jours, quelques semaines au mieux, mais enfin de là à passer pas si loin que ça d’une élection au premier tour, il y avait un pas ! Au pire, on se disait qu’il pouvait prendre la place de Sarko comme deuxième homme, donc dégager Sarko au passage, puis se faire tranquillement battre par Juppé au second tour, et tout serait allé comme prévu.

Et voilà qu’il nous fait plus de 40% et reçoit dans la foulée le soutien des revanchards (Sarko est forcément furax, et a décidé de punir celui dont il considère qu’il lui a volé sa place) et des vendus (Bruno Le Maire est particulièrement décevant : son soutien à Fillon, alors que les idées de Juppé sont bien plus proches des siennes sur beaucoup de points, sent le rat quittant le navire de la défaite). On voit donc assez mal comment il pourrait ne pas l’emporter dimanche prochain.

Or, c’est grave. Car au-delà de l’apparente ressemblance de ce que tous ces braves gens nous proposent comme recette-miracle pour assurer notre bonheur flexi-sécurisé, ni les programmes, ni les personnalités ne sont réellement les mêmes.

Du point de vue du programme, Fillon a probablement un des pires des candidats de droite. Il cumule l’extrême dureté du néolibéralisme le plus droitier avec un néo-conservatisme sociétal parfaitement anachronique. Parmi ceux qui avaient leur chance d’être élus, il est le seul à avoir constamment promis de revenir partiellement sur la loi Taubira. Il porte un programme de destruction des derniers restes de l’État social et souhaite supprimer 500 000 fonctionnaires en 5 ans – une pure folie qui rendrait l’État encore plus incapable d’assurer des missions pourtant aussi essentielles que l’éducation, la sécurité et l’éducation.

Du point de vue la personnalité, il faut se méfier de Fillon, homme dur, droit dans ses bottes et dans ses certitudes, qui représente la notabilité catholique de province dans ce qu’elle a de pire – et c’est moi qui le dis, alors que je suis moi-même, peu ou prou, un notable catholique de province. Il a tout à fait ce qu’il faut pour appliquer concrètement ses délires, d’autant que tout le poussera à gouverner par ordonnances et qu’il pourra peut-être même s’appuyer sur une très large majorité parlementaire.

Fillon est donc un homme dangereux porteur d’un projet politique dangereux. Or, s’il remporte la primaire à droite, il est quasiment certain d’emporter la présidentielle en mai prochain. Le rejet du PS est tel qu’il est impossible que la gauche passe la barre du premier tour ; mais les autres ne feront pas mieux. Bayrou ira au combat, bien sûr, mais il fera probablement moins de voix que Fillon au premier tour : Juppé, ayant participé à la primaire, ne pourra sans doute pas le rejoindre officiellement (même si ce n’est peut-être pas l’envie qui lui en manquera) ; et il pourrait aussi être gêné sur sa « gauche » par Macron. Bref, Fillon serait presque assuré de l’emporter au premier tour, et aurait à affronter Marine Le Pen au second ; comme elle ne dispose pas d’alliances suffisantes pour le battre, Fillon l’emporterait haut la main – quoique moins brillamment, sans doute, que Chirac en 2002.

Et quand je dis que Fillon est un homme dangereux, je pèse mes mots. Il ne faut pas se réfugier dans l’attitude confortable qui consiste à affirmer que tout ça, c’est bonnet blanc et blanc bonnet pour ne pas avoir à affronter ses responsabilités personnelles. Non, Juppé et Fillon, ce n’est pas la même chose. Je suis loin d’être un fanatique du maire de Bordeaux ; c’est un homme de droite, et de droite dure, pas de droite sociale – quelque chose qui a de toute façon à peu près disparu du paysage politique. Mais son programme n’est tout de même pas comparable à celui de Fillon. Sur le climat, sur la fonction publique, sur le mariage homosexuel et sur tant d’autres points, ils diffèrent vraiment.

Nous sommes donc dans une situation tout à fait comparable à celle de 2007. À ce moment, il était évident pour qui avait des yeux pour voir que Ségolène Royal ne pouvait pas l’emporter au second tour face à Nicolas Sarkozy ; et il était à peu près aussi évident que François Bayrou, s’il parvenait à passer la barre du premier tour, gagnerait le second face à Nicolas Sarkozy. La seule et unique manière d’éviter Sarkozy était donc de voter Bayrou au premier tour de la présidentielle. Ce que j’ai fait – en me bouchant le nez, car je n’apprécie Bayrou qu’à peine plus que Juppé, mais que j’ai fait quand même, et que je n’ai jamais regretté. Ma tactique de l’époque était la seule gagnante. Mes amis de gauche ont refusé de me suivre et ont contribué à faire élire Sarkozy, avec toutes les conséquences que l’on sait.

Les électeurs d’aujourd’hui sont face à la même responsabilité. Laisser Fillon gagner la primaire de la droite, c’est lui assurer une victoire quasi-certaine à la présidentielle de mai 2017, alors que nous avons encore la possibilité d’offrir cette même victoire à un homme peut-être pas meilleur, mais nettement moins pire.

On pourrait évidemment défendre le laisser courir et croire à un retournement de situation dimanche prochain. Mais un tel retournement n’arrivera pas tout seul. Le vote Fillon n’a pas été un vote de barrage : ceux qui voulaient bloquer le retour de Sarkozy ont voté Juppé dans leur immense majorité. Le vote Fillon est, je le crains, un vote de conviction : c’est celui de la droite traditionnaliste et conservatrice provinciale ou versaillaise, celle qui a fourni le gros des bataillons de la Manif Pour Tous, qui n’a jamais digéré les défaites idéologiques que le PS lui a imposées depuis 2012 et qui veut prendre sa revanche. Il y a peu de chances qu’elle désarme dans une semaine, surtout maintenant qu’elle a l’espoir de vaincre le « candidat des médias », qu’elle déteste par-dessus tout justement parce qu’il est, sur les sujets de société, un peu moins rétrograde que la moyenne de ses concurrents.

Ne nous faisons pas d’illusion : si un retournement advient dimanche prochain, il sera le fait des électeurs de gauche qui auront fait barrage à Fillon et au danger qu’il représente. Dimanche prochain, on peut aller voter à contrecœur, mais je crois qu’il faut aller voter.

vendredi 11 novembre 2016

La démocratie sans filtre, ou La leçon Trump

Et voilà, Trump est élu. Je dois bien dire que même moi, je ne m’y attendais pas vraiment. Je n’y croyais pas, au fond, comme je ne croyais pas vraiment au Brexit il y a quelques mois. Et pourtant, ça colle tellement bien avec mes idées ; ça me donne tellement raison ! Qu’est-ce qu’on dit, à Tol Ardor ? Que le peuple, dans sa globalité, n’a malheureusement pas les moyens de gouverner de manière intelligente pour faire face à la Crise actuelle ; qu’étant donné l’urgence de cette Crise et en particulier de son volet écologique, nous n’avons pas le temps de l’éduquer ; et qu’en conséquence, il est nécessaire de mettre en place un régime autoritaire (certes très particulier et très différent de ceux dont notre histoire nous donne des exemples) pour faire face à la Crise.

Vous me pardonnerez de me répéter, mais franchement, si les populations des pays développés s’étaient toutes passé le mot pour nous donner raison sur toute la ligne, elles ne s’y seraient pas prises autrement. Le joyeux combo Sarko-FN en France, Orban en Hongrie, le Brexit au Royaume-Uni, et maintenant Trump aux États-Unis… Faut arrêter, les gars ! C’est bon, vous nous avez enlevé le peu de foi qui pouvait nous rester en la démocratie – moi, j’avoue qu’il ne m’en restait guère.

Bien sûr, j’exagère. Pas sur la bêtise populaire, hein ! Là-dessus, comme le prouve ma surprise devant ce résultat, j’aurais même plutôt tendance à en enlever. En revanche, les partisans de la démocratie ne comprennent toujours pas. On a beau leur demander, à chaque élection, « mais enfin, il vous en faut encore combien, des résultats comme ça, pour comprendre ? », il faut croire qu’il leur en faut toujours un de plus. Ils ont toujours les mêmes excuses : c’est la faute des politiciens – des médias – des institutions – de l’abstention, barrez les mentions inutiles. Ou alors, la bonne vieille « c’est parce que le peuple n’est pas encore éduqué ». Ben oui, mais s’il ne l’est pas encore, qu’on ne lui donne pas encore le pouvoir ! Bref. Pas la peine de continuer, je pisse dans un violoncelle.

En soi, j’avoue que je j’aurais assez envie de vous laisser là-dessus. Sur cette idée toute simple que si, après ça, vous y croyez encore, à la démocratie, ben tant pis pour vous. Que si vous pensez encore qu’elle peut résoudre la crise de notre époque (car je ne nie pas qu’elle ait été bonne pour résoudre les crises d’autres époques ; je dis seulement qu’on n’est plus en 1940 et que la démocratie n’est plus adaptée aux problèmes auxquels nous, on doit faire face), eh bien vous n’avez qu’à continuer à ne rien faire contre, à pleurnicher à chaque résultat électoral qui ne vous convient pas, et à ne rien comprendre à rien. Et j’ai envie d’ajouter qu’il ne faudra pas pleurer quand le prochain connard élu par des connards vous enverra dans un camp, ou devant un peloton d’exécution, ou tout bêtement réduira vos libertés à néant. Bien sûr, ça me fait gavé-chier que moi, moi qui vous aurai pourtant averti, je sois moi aussi destiné à finir avec vous dans le camp ; mais bon, sauf à partir au Canada, je n’y peux pas grand-chose (parfois j’y pense, à fonder Tol Ardor au Canada plutôt qu’en France).

Mais comme je suis bon prince et que je vous aime bien, je vais quand même essayer d’aller un peu plus loin. On va essayer de comprendre un peu mieux, d’y voir un peu plus clair. Parce qu’il y a quand même une nouveauté dans le fait qu’on dégringole à ce point dans l’échelle de l’intelligence humaine.

Que la démocratie, depuis qu’elle a triomphé, ait porté au pouvoir des gens qui nous ont fait passablement de mal, c’est assez clair. Prenons les deux problèmes fondamentaux de notre temps, les inégalités entre les hommes et la destruction généralisée de la nature. Bien rares ont été les épisodes où la démocratie a contribué à réduire les inégalités : le Front populaire chez nous, le New Deal aux États-Unis, une progression, ponctuellement, des droits sociaux – encore a-t-elle la plupart du temps été au moins autant le fruit de la lutte des travailleurs que du véritable fonctionnement démocratique des institutions ; et encore a-t-elle été bien souvent grignotée et détricotée par les patrons et les actionnaires. Bref, l’immense majorité des élus de tous les pays développés a sciemment aggravé le premier problème – il faut dire qu’eux et leurs potes en étaient les premiers bénéficiaires ; qui ne leur pardonnerait pas ?

Quant au second, qui a bétonné la France et relancé l’industrialisation à outrance si ce n’est le gaullisme démocratiquement élu ? Il est assez amusant de constater à quel point de Gaulle a été un grand homme quand il a lutté contre le nazisme, c’est-à-dire quand il n’avait aucune légitimité démocratique, mais seulement celle des circonstances ; et comme, dès qu’il a été élu, il est devenu l’architecte d’une société sclérosée et perfusée au pétrole. Bref, là encore, nos démocraties ont pavé la voie à tout ce que nous connaissons aujourd’hui : la sixième extinction massive, le réchauffement climatique, la destruction des écosystèmes – bref les joies de l’anthropocène.

Mais alors finalement, qu’est-ce qui a changé ? Quelle différence entre Trump qui nie le réchauffement climatique et de Gaulle qui bétonne la France ? La différence, c’est le contexte. À l’époque de de Gaulle, il fallait une lucidité exceptionnelle pour comprendre les dangers que présentait la civilisation techno-industrielle ; alors qu’aujourd’hui, il faut un aveuglement exceptionnel pour ne pas les voir. De Gaulle était un homme d’une grande intelligence et d’une grande culture, mais c’était un homme de son temps. Alors que Trump est tout simplement un crétin, un imbécile, un arriéré, un abruti.

Et ça, c’est un changement. Pendant longtemps, les démocraties ont porté au pouvoir des gens pas forcément exceptionnels, pas forcément des génies visionnaires ou des monstres de lucidité et de clairvoyance, mais des gens qui, tout de même, faisaient le boulot avec une certaine intelligence. Il y avait des filtres qui faisaient qu’on n’arrivait pas au pouvoir sans une certaine culture, une certaine intelligence, qui, même si elles ne suffisent certainement pas à garantir une bonne action politique – j’entends déjà ceux qui vont me rappeler que nombre de médecins des camps de la mort étaient des gens qu’on pressentait pour le Nobel avant la guerre –, restent quand même préférables à leur absence.

Aujourd’hui, ce sont ces filtres qui ne fonctionnent plus. Pire encore, ils se sont inversés : non seulement la culture n’est plus un prérequis pour accéder au pouvoir, mais elle est devenue un handicap. Un homme comme Mitterrand serait complètement inaudible aujourd’hui ; après lui, Chirac, autre homme de culture, a dû se faire passer pour un crétin toute sa vie pour se faire élire et garder sa popularité. Quant aux suivants, sans être aussi stupides que Trump, ce sont clairement des gens qui ouvrent un livre tous les vendredi premier du mois et qui ne mettent jamais les pieds à l’opéra.

Qu’est-ce qui a fait tomber ces filtres ? Une réponse précise et approfondie nécessiterait sans doute un livre entier, mais je crois qu’on peut oser une piste avec le déclassement et la peur du déclassement. La mondialisation a, clairement, accru les inégalités et renforcé la pauvreté dans les pays développés. Pour schématiser très sommairement, on pourrait dire que, dans ce contexte de globalisation de l’économie, les machines et les Chinois ont récupéré les emplois dont bénéficiaient auparavant les habitants des pays riches ; que la raréfaction des ressources a parallèlement fait diminuer leur pouvoir d’achat ; et que, face à cette double crise, les élites ont catégoriquement refusé de partager le fardeau, et se sont débrouillées pour en faire porter tout le poids, intégralement tout le poids, sur les catégories populaires.

Du coup, elles souffrent, les catégories populaires. Je crois que beaucoup de gens ont du mal à réaliser à quel point les pauvres galèrent pour vivre, tout simplement. La polémique sur le prix du pain au chocolat de Copé en était révélatrice : ceux qui se moquaient ignoraient que les pauvres n’achètent pas leur pain au chocolat en boulangerie à 1,50€, mais chez Lidl, en boîte, à 15 centimes l’unité. Copé l’ignorait aussi, bien sûr, mais ce n’est pas la question. C’est cet écart entre la classe moyenne et les catégories vraiment populaires dont on n’a pas toujours conscience.

Or, les classes populaires, elles, le ressentent très violemment. Les commentateurs s’indignent généralement de ce que leur colère trouve son exutoire dans un vote pour un milliardaire comme Trump ou une héritière comme Marine Le Pen ; mais c’est qu’ils n’ont pas compris qu’il n’y a aucune ignorance là-dedans. Seulement, les pauvres en veulent infiniment moins aux ulra-riches qu’aux classes moyennes qui ont réussi, plus ou moins modestement bien sûr, mais qui mènent tout de même la vie agréable qu’elles n’ont pas.

Cela peut sembler curieux, mais s’explique en réalité assez bien. D’abord parce que les ultra-riches sont trop loin des pauvres, trop inaccessibles ; ils vivent trop dans une tour, pour ne pas dire sur une autre planète. En outre, les plus pauvres peuvent facilement se reconnaître dans leurs propos : cette élite économique, puisque très riche, mais qui n’a jamais accédé aux responsabilités, donc qui peut se présenter comme l’outsider anti-Système, joue facilement sur la peur du déclassement qui trouve ses boucs émissaires dans des catégories perçues comme des privilégiés, parfois avec une part de vrai (comme pour les fonctionnaires), parfois de manière délirante (comme pour les migrants).

Inversement, les classes moyennes sont proches des pauvres, donc accessibles à leur colère, à leur rage. C’est particulièrement vrai pour la moyenne bourgeoisie intellectuelle, nourrie d’une culture que les classes populaires ont dans leur immense majorité toujours perçue comme étrangère et les excluant par nature. Alors forcément, quand cette classe moyenne intellectuelle – les journalistes, les profs… –, qui représente tout ce que les pauvres détestent, conchie à longueur d’émission télé un type qui représente tout ce que les pauvres envient, et qui en plus tient les propos qu’ils ont envie d’entendre, un pont se construit entre les pauvres et le riche populiste.

Y a-t-il une issue ? Un sondage IPSOS réalisé du 21 au 25 octobre 2016 révèle que les Français commencent à se rendre compte que la démocratie est grippée. 57% pensent qu’elle fonctionne mal, 77% pensent qu’elle fonctionne de plus en plus mal. Entre février 2014 et octobre 2016, la part des gens qui affirment que « le régime démocratique est irremplaçable, c’est le meilleur possible » est passé de 76 à 68% ; parallèlement, la part de ceux qui pensent que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie » est passée de 24 à 32%. Un tiers des Français qui pensent que d’autres régimes pourraient être aussi bons que la démocratie, ce n’est pas rien. 33% se montrent même favorables à un régime autoritaire dont la description n’est pas si éloignée de ce que propose Tol Ardor.

C’est, indéniablement, un signe que certaines de nos idées progressent dans la société. Est-ce pour autant un signe d’espoir ? Assez faible, il faut le reconnaître : pour l’instant, ce désir d’autorité est justement capté par les incompétents du style de Trump ou de Le Pen. Les mentalités changent, mais il est probable que ce ne sera pas suffisant pour arrêter le train fou qui nous envoie dans le mur et conduit notre civilisation à son écroulement.


*** EDIT ***

Je crains de m’être, avec cet article, bien mal fait comprendre, voire attiré quelques inimitiés. Je vais donc revenir sur deux séries de critiques récurrentes.

1/ On me reproche de n’avoir pas vu que le vote Trump est avant tout un vote des classes moyennes. À cela, je réponds deux choses.

La première, c’est que je n’ai jamais dit que le vote Trump était d’abord celui des classes populaires ; j’ai dit qu’il était aussi celui des classes populaires, ce qui est indéniable.

La seconde, c’est que le terme « classe moyenne » est un générique très vague qui recouvre énormément de situations différentes. Le vote Trump est en effet un vote des classes moyennes, mais avant tout des classes moyennes inférieures, les moins riches donc, qui sont aussi les moins éduquées. Surtout, les électeurs de Trump sont des gens qui, à tort ou à raison, se voient comme déclassés, c’est-à-dire vivant moins bien que leurs parents, ou menacés par le déclassement. C’est un vote des campagnes, des petites villes, des banlieues des villes moyennes, bref un vote des périphéries ; un vote des agriculteurs, des ouvriers, des petits entrepreneurs etc.

Il faut donc se méfier de la distinction un peu simpliste entre « catégories populaires » et « classes moyennes » sur le seul critère du revenu. Elles sont parfois sociologiquement très proches.

2/ Sans surprise, on me reproche mon élitisme. Dans une certaine mesure, je l’assume. Mais je voudrais tout de même préciser un point essentiel. J’ai parlé de l’importance de l’intelligence et de la culture pour mener une action politique qui soit la meilleure possible. Je persiste et signe ; mais ceux qui m’accusent de mépriser le peuple et les petites gens n’ont pas compris mon propos.

En effet, ni l’intelligence, ni la culture n’ont grand-chose à voir ni avec le milieu social d’origine, ni avec les diplômes. Ludovine de la Rochère ou Donald Trump sont issus des élites économiques de la société, et ce sont des crétins. Hollande est bardé de diplômes, et il ne vaut guère mieux. Inversement, François Cavanna, ancien maçon qui n’avait que le brevet en poche, était un homme d’une immense culture et d’une intelligence lumineuse.

Je ne prétends donc ni qu’il faille la fortune, ni qu’il faille des diplômes pour bien gouverner. Tous cela, nos dirigeants les ont, et ils nous mènent droit dans le mur. Mais il faut de l’intelligence, et il faut de la culture. Elles seules donnent à un homme le recul, la hauteur de vue nécessaires au gouvernement des hommes.

Ce qui nous amène à un dernier point : la culture et l’intelligence ne rendent aucunement « supérieur ». Cela n’aurait aucun sens, car je crois très profondément que les hommes naissent et demeurent égaux en dignité. Elles sont seulement – je pèse chaque mot – nécessaires – et non pas suffisantes – au gouvernement des hommes. Celui qui sait se battre n’est pas supérieur à celui qui ne sait pas ; mais il est plus apte à assurer la défense de la Cité. Celui qui sait jouer de la harpe n’est pas supérieur à celui qui ne sait pas ; mais il est plus apte à jouer de la harpe dans un orchestre. De la même manière, certains, sans être supérieurs aux autres, sont plus aptes à gouverner.