lundi 29 septembre 2014

“Not in my name”, une initiative justifiée, ou Pourquoi les hérétiques sauveront le monde


Après les assassinats d’otages par les terroristes affiliés au califat autoproclamé d’al-Baghdâdî, des musulmans du monde entier ont tenu à se désolidariser de ces actes de barbarie en affirmant qu’ils n’avaient rien à voir avec l’islam tel qu’ils le pratiquaient. Initiative a priori louable et dont je n’imaginais pas qu’elle pût susciter de réelle critique, sauf à considérer – hypothèse à mon sens hautement improbable – que tous ces gens ne seraient que des menteurs et des hypocrites faisant usage de taqîya, la dissimulation légale permis par certains courants de l’islam.

Et pourtant, la polémique commence à enfler. Motif : les musulmans n’auraient pas à s’excuser pour les actes commis par l’État islamique.

Autant le dire tout de suite : ceux qui vont dans ce sens n’ont rien compris à cette initiative. Ceux qui y participent ne s’excusent pas : ils se désolidarisent ; ça n’a absolument rien à voir. Ont-ils à le faire ? Personne ne peut l’exiger d’eux, mais à l’évidence ils ont raison de le faire.

La première raison en est que, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, les atrocités commises par Daesh n’ont pas « rien à voir avec l’islam ». D’abord parce qu’elles sont commises au nom de l’islam. On peut dire que c’est un islam mal compris, fondamentaliste, condamné par l’essentiel des autorités religieuses de l’islam, on peut dire qu’on trouve les mêmes atrocités commises par des membres d’autres religions, il n’en reste pas moins que c’est de l’islam que se revendiquent les monstres qui commettent ces atrocités-là. Ensuite parce que ces actes de barbarie ne sont pas sans fondement scripturaire dans les textes sacrés de l’islam, le Coran et surtout les hadiths. Là encore, on peut dire que la Bible contient autant d’appels au meurtre que le Coran, mais ça ne change rien au fait que le Coran contient des appels au meurtre.

Conclusion : les actes de barbarie commis par l’État islamique ne sont certainement pas constitutifs de l’islam ou structurellement liés à lui, ils ne représentent certainement pas la totalité ni même la majorité de l’islam, ils ne sont pas « le vrai » ou « le bon » islam, mais ils ne sont pas non plus sans aucun rapport avec l’islam. De même qu’il serait absurde de prétendre que les croisades ou les procès de l’Inquisition étaient sans rapport avec le christianisme : c’était un christianisme déformé et très mal compris, mais la base chrétienne était bel et bien là.

La seconde raison pour laquelle les musulmans font très bien de se désolidariser publiquement de l’État islamique est que ce dernier, que ça nous plaise ou non, prétend parler en leur nom. Dans ses déclarations, il se revendique non seulement de l’islam, mais encore comme le seul islam véritable, et il considère les musulmans qui s’opposent à lui comme des traîtres qui méritent la mort.

C’est pour cela que, quand on tombe sur un article du Nouvel Observateur qui affirme que les musulmans n’ont pas à se désolidariser de Daesh puisque les femmes n’ont pas à se désolidariser de Nabila ou les porteurs de prothèses d’Oscar Pistorius [sic !], il y a de quoi être atterré par un degré de réflexion aussi bas. Nabila ne prétend pas parler au nom des femmes, ou Pistorius en celui des porteurs de prothèses !

Prenons le cas du christianisme. Si un catholique pratiquant assassine sa femme parce qu’elle le trompe, je n’ai pas à me désolidariser de lui, parce qu’il n’a pas commis ce meurtre au nom de sa foi, et parce qu’il ne prétend pas parler en mon nom. Mais quand l’Église de France affirme qu’au nom d’une anthropologie chrétienne, elle ne peut pas accepter le mariage ou l’adoption pour les couples homosexuels, il est alors de mon devoir de chrétien de me désolidariser d’elle, et de le faire publiquement, pour montrer que, contrairement à ce qu’elle voudrait laisser croire, le christianisme ou le catholicisme ne sont pas uniformes sur ce sujet et ne se réduisent pas à l’idéologie portée par leurs autorités.

Eh ! Tous les beaux parleurs qui s’offusquent que les musulmans aient à se désolidariser des actions de l’État islamique, ou étiez-vous lorsque nous étions nombreux, catholiques progressistes, à affirmer notre soutien à la loi Taubira ? Que ne faisiez-vous vos discours alors ? Pourquoi ne pas nous avoir rassurés, nous aussi, en nous disant que bien sûr, vous ne faisiez pas d’amalgame, et qu’il était bien évident pour vous que le christianisme n’avait rien à voir avec la position de l’Église de France ? Pourquoi ne vous offusquiez-vous pas, déjà, de nous voir non seulement devoir nous désolidariser, mais encore affronter le scepticisme de ceux qui nous considéraient forcément comme des crypto-réactionnaires ?

Alors de grâce, un peu de bon sens. Arrêtez de voir de l’islamophobie partout : quand une autorité (car, que vous le vouliez ou non, le califat dispose de facto d’une certaine autorité) prétend parler ou agir au nom d’un groupe ou d’une communauté, ceux qui, en son sein, ne sont pas d’accord avec ce qu’ils disent ou font ont le devoir de le faire publiquement connaître.

Inversement, d’autres vont inévitablement me dire que les partisans de l’État islamique sont ceux des musulmans qui respectent le mieux les textes sacrés de leur propre religion ; tant il est vrai qu’entre l’islamophobie réelle et la dénonciation hystérique d’une islamophobie fantasmée à propos de tout et n’importe quoi, le juste milieu semble décidément, pour beaucoup, bien difficile à tenir – voire à comprendre.

Peut-être. Mais j’ai envie de dire : et alors ? Ce qui m’intéresse dans l’islam, ce n’est pas le corpus des textes sacrés, c’est que, concrètement, les croyants en font. Un juif qui lapiderait à mort une femme qui n’arriverait pas vierge au mariage respecterait mieux la Torah qu’un autre qui ne le ferait pas. Lequel serait le meilleur juif ?

On peut jouer à ce petit jeu avec n’importe quelle religion, et à n’importe quelle époque. Avant le Concile de Vatican II, le catholique qui refusait le dialogue inter-religieux était celui qui respectait le mieux la doctrine officielle. Après la publication de l’encyclique Mirari vos en 1832, c’était celui qui s’opposait à la liberté de la presse. En 2014, c’est celui qui s’oppose à la prêtrise des femmes, à la communion pour les divorcés-remariés, à la contraception, et qui affirme qu’un acte homosexuel est un péché contre-nature.

C’est bien pour cela que ce sont les hérétiques de toutes les religions qui sauveront, en fin de compte, les religions auxquelles ils appartiennent. Les hérétiques de 1961 qui affirmaient la nécessité d’un dialogue inter-religieux ou de la liberté religieuse se sont soudainement vus légitimés quatre ans plus tard, et ils ont permis à l’Église catholique de ne pas devenir une secte sans plus de rapport avec le reste de la société. De même, aujourd’hui, les musulmans qui n’appliquent pas les passages du Coran ou des hadiths appelant à la violence sont peut-être des hérétiques ; il y en a d’autres, encore plus hérétiques qu’eux, qui pensent que les hadiths, voire le Coran, ne sont pas la Parole même de Dieu, mais Sa Parole interprétée et, parfois, déformée par les hommes.

Ils sont sans doute hérétiques ; ils n’en sont pas moins l’avenir de l’islam.

samedi 27 septembre 2014

Reviens, Juppé-pé revient !


Le mariage pour tous, c’était décidément une affaire politique rentable. Triplement rentable : premièrement, Hollande réalisait une réforme sociétale majeure, qui assurait à son quinquennat raté d’avance de rester quand même dans les mémoires, au même titre que le septennat de Valéry Giscard d’Estaing avec la légalisation de l’avortement ou l’abaissement de la majorité, ou celui de Mitterrand avec l’abolition de la peine de mort. Deuxièmement, il masquait (un peu) l’échec évident de ses réformes économiques. Troisièmement, il jetait le trouble dans l’opposition de droite.

C’est ce troisième effet dont on peut mesurer aujourd’hui toute l’ampleur et toute la brillance stratégique. J’ai toujours dit que François Hollande était un faux bête : un animal politique assez redoutable, très intelligent sous sa mollesse apparente et son peu de charisme. Plus de deux ans après le début des débats, plus d’un an après le vote de la loi, le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels continuent de semer le trouble à droite.

Et encore, semer le trouble, le mot est faible. Dans la droite radicale, Marine Le Pen a, je ne sais trop par quel miracle, réussi à échapper au débat jusque-là. Elle s’est très mollement engagée à abroger la loi Taubira en cas de prise du pouvoir ; mais son parti entretient savamment l’ambiguïté sur le sujet. De nombreux maires FN ont refusé de signer la charte de la Manif pour tous ; Florian Philippot est favorable à la loi aussi ouvertement qu’il le peut ; le PVV néerlandais de Geert Wilders, un des rares alliés du FN au niveau européen, est tout à fait favorable au mariage homo ; enfin, des élus FN ont déjà célébré, eux-mêmes, des mariages entre couples homosexuels, ce qui va tout à fait dans le sens de la stratégie de dédiabolisation du parti. On se demande pourquoi les uns et les autres ne demandent pas plus clairement à Marine Le Pen de s’engager personnellement sur la question : peut-être les adversaires de la loi ont-ils aussi peur de sa réponse que ses partisans.

À l’UMP, c’est encore pire. Chez les candidats à la présidence du parti, seul Mariton est vraiment clair sur le sujet : il n’en veut pas, il vaut l’abrogation pure et simple de la loi Taubira. Sarkozy, en essayant de ménager la chèvre et le chou, a fâché tout le monde ; mais au fond on sent bien qu’il s’en moque, et qu’en cas de retour à la Présidence, la loi resterait probablement exactement ce qu’elle est. Parmi les autres candidats plus ou moins déclarés à la magistrature suprême, Fillon et Bertrand affirment vouloir un « PACS amélioré » sans possibilité d’adoption ; ceux qui crient le plus fort pour l’abrogation ne sont pas des candidats sérieux ; Juppé, enfin, affirme tout bonnement qu’il ne reviendra pas dessus.

Cette position est celle qui mérite le plus l’analyse. D’abord, elle va dans le sens de l’Histoire : l’expérience prouve qu’on ne revient que très rarement sur une réforme sociétale de cette ampleur. En Espagne, la récente volte-face du gouvernement conservateur, qui a renoncé à réduire drastiquement les possibilités d’avorter, prouve à quel point ce genre d’évolution entre vite dans les mœurs.

Mais c’est aussi, probablement, le positionnement stratégique le plus efficace. Je suis assez d’accord – une fois n’est pas coutume ! – avec Christine Boutin pour dire que le mariage pour tous va être un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle. En revanche, je ne suis pas du tout d’accord avec son calcul. Elle affirme, et beaucoup d’autres avec elle, qu’un candidat de droite qui ne s’engagera pas contre la loi ne pourra pas être élu, parce qu’il lui manquera le million de voix de la Manif pour Tous ; et là, je crois qu’elle se trompe.

D’une part parce que, si tant est que ce mouvement pèse réellement un million de voix, je ne suis pas du tout convaincu qu’il manquerait entièrement à un candidat de droite qui ne se serait pas engagé à abroger la loi : parmi tous ceux qui ont manifesté, beaucoup voteront contre n’importe quel candidat de droite contre n’importe quel candidat de gauche, quoi que le premier dise sur le mariage homo.

Et d’autre part parce qu’Alain Juppé a entièrement raison quand il répond à Christine Boutin qu’il ne compte pas céder à tous les lobbies qui se présenteront à lui et qu’il pourrait bien gagner d’un côté ce qu’il perdrait de l’autre. Ainsi, j’ai pas mal réfléchi à mes choix électoraux en 2017, et je sais que je ne voterai pas pour n’importe qui ; par exemple, même contre Marine Le Pen, Sarkozy n’aurait pas ma voix. En revanche, Juppé l’aurait, alors même que je n’ai aucune sympathie pour sa personne ou ses idées de manière générale. Mes critères ? Ce n’est évidemment pas le seul, mais entre autres, je ne voterai pas pour un candidat qui s’engagerait à abroger cette loi une fois arrivé au pouvoir.

Bien sûr, je ne prétends pas être représentatif de tous ceux qui ne sont pas de droite. Mais je crois que tous ceux qui se sont fait avoir à la présidentielle de 2002 ne retomberont pas automatiquement dans le panneau. Marine Le Pen fait nettement moins peur que son père ; si la droite modérée veut rassembler une partie de la gauche face à elle, il lui faudra donc, logiquement, un candidat qui ne sera, au pire, pas plus repoussant que ne l’était Chirac. Et la non-opposition à la loi Taubira fera justement office de marqueur politique.

L’équation va devenir très difficile à tenir pour les chefs de file des opposants à la loi. On voit bien que les candidats sérieux de l’UMP ne vont pas leur donner satisfaction : soit, comme Juppé, ils leur opposeront une fin de non-recevoir ; soit, comme la plupart des autres, ils chercheront à ne fâcher personne. Mais le sujet est probablement trop clivant, trop polémique pour que les opposants se contentent de vagues promesses. Inversement, s’ils ne s’en contentent pas, que peuvent-ils faire ? S’ils présentent une candidature autonome, ils apparaîtront immédiatement comme les diviseurs de la droite et feront courir à leur camp le risque d’un 21 avril à l’envers : de quoi les discréditer durablement.


Alors que la gauche, modérée comme radicale, est globalement unie dans le soutien à la loi Taubira, cette dernière reste donc une énorme épine dans le pied de la droite, modérée comme radicale – à tel point qu’elle pourrait bien leur coûter la victoire en 2017. Un coup de maître, je vous dis.

lundi 15 septembre 2014

Souffle imprévisible, Esprit de Dieu


Fin juin, je me demandais si l’Église catholique envoyait « les bons signaux ». À quelques semaines de l’ouverture du Synode sur la famille, force est de constater que c’est plutôt le contraire.

Ainsi, la liste des participants vient enfin d’être publiée, et elle n’est pas folichonne. On savait déjà que, sur les trois co-présidents du Synode, deux (André Vingt-Trois, archevêque de Paris, et Louis Antonio Tagle, archevêque de Manille) étaient connus pour leurs positions extrêmement conservatrices en matière de morale sexuelle et familiale. Pour mémoire, Vingt-Trois est celui qui a le plus contribué à lancer l’Église de France dans la bataille contre le mariage pour tous, et Tagle s’indignait publiquement, après avoir lu les synthèses des réponses des fidèles au Questionnaire sur la famille, que les fidèles comprissent si peu la belle doctrine catholique.



On en sait à présent un peu plus. En particulier, on connaît les noms des « collaborateurs » du Synode, ceux qui participeront mais n’auront pas le droit de voter. Il y a d’abord les experts, qui ne votent pas, mais prennent part aux débats. Et là, premier choc : Tony Anatrella est de la fête. Alors OK, ce type s’auto-proclame depuis des années spécialiste de la famille et psychanalyste ; mais est-ce qu’il suffit d’être médiatique pour être invité au Synode ? De deux choses l’une : soit personne au Vatican ne fait la moindre recherche sur les gens qu’ils invitent, soit – option plus vraisemblable – il a justement été choisi pour ses positions conservatrices, voire réactionnaires. Rappelons quand même que cet homme, dont les écrits sont d’une pauvreté intellectuelle et argumentative proprement ahurissante pour un homme qui est invité partout (c’est le Philippe Ariño des vieux, en quelque sorte), va partout clamant que deux hommes ne peuvent même pas s’aimer, puisqu’ils ne font jamais que s’aimer eux-mêmes dans un simulacre d’amour narcissique et destructeur.

Et pour le reste ? Parmi ceux qui ont le droit, non pas au vote, mais au moins à la parole, on ne trouve que des gens du sérail. Beaucoup de prêtres, quelques laïcs, mais dont la plupart sont de la maison : un juge d’un tribunal ecclésiastique malais, une Libanaise membre de la Commission épiscopale pour la famille et la vie, un Australien directeur d’un Centre diocésain pour la vie, le mariage et la famille, une prof de la fac de théologie de Naples, une autre de l’Université pontificale de Comillas… Ce n’est probablement pas de là que viendra le changement.


Et puis quelques autres, mais qui sont simples auditeurs, donc avec encore moins de pouvoir que les précédents ; et là encore, de toute manière, des gens qui sont a priori des défenseurs de la doctrine : le couple responsable des équipes Notre-Dame au Brésil, les fondateurs de la Communauté Famille Chrétienne, la présidente du réseau latino-américain des Instituts de la famille des universités catholiques argentines, la directrice du Comité de direction de la World Organisation Ovulation Method Billings (tout un programme), j’en passe et des plus rafraîchissantes.

Alors bien sûr, à côté de ça, il y a des gens bien, surtout parmi les Pères synodaux : Pontier, Kasper, Danneels pour n’en citer que quelques-uns. Et de toute évidence, le Synode a été composé de manière à accorder une place à toutes les sensibilités, moins les plus progressistes bien sûr (non, Hans Küng n’est pas invité). Mais on a du mal à se départir de l’idée qu’il a quand même surtout été pensé pour éviter toute réforme de fond ; pour aboutir, comme je le disais dans mon précédent billet, à un Synode qui fera œuvre de miséricorde, mais pas œuvre de renouveau de la pensée.


Alors bien sûr, on n’est jamais à l’abri d’une surprise. Les voies du Seigneur sont impénétrables, et l’Esprit souffle où Il veut. Mais là, il va vraiment Lui falloir beaucoup de force dans le souffle pour décoiffer un peu ces têtes chenues.

Vous me direz : ça tombe bien, Il en a ! Certes. Mais il n’est pas interdit de Lui filer un petit coup de main. Souvenons-nous de l’adage : « Il faut toujours penser que tout dépend de Dieu, tout en agissant toujours comme si tout dépendait de nous. » Il y a des gens qui se bougent. Le groupe international Catholic Church Reform Int’l, dont Tol Ardor est membre, organise début octobre à Rome un « Synode des Fidèles » : allez-y si vous pouvez, parlez-en quoi qu’il en soit. Nous demandons à ce que le Synode soit publiquement diffusé en direct : associez-vous à la demande. C’est aussi nous qui avons fait toutes les jolies bannières qui parsèment cet article : n’hésitez pas à les reprendre (en fait elles ne sont pas jolies, mais on était un peu dans l’urgence et au moins les messages sont clairs).



Et surtout, amis catholiques, ou tout simplement chrétiens progressistes, parlez de tout ça autour de vous, particulièrement aux journalistes. Pour le moment, ils ne mentionnent tout cela – pour ceux qui en parlent – que d’assez loin, en se contentant de relayer les informations du Vatican. Il faudrait qu’ils ouvrent un peu les oreilles, et qu’ils parlent de l’essentiel : de très nombreux catholiques à travers le monde ont mis beaucoup d’espoirs dans ce Synode, et ces espoirs sont en passe d’être cruellement déçus.

samedi 6 septembre 2014

Les deux Fronts


Difficile de ne pas faire le rapprochement. D’un côté, Mélenchon abandonne la co-présidence du Parti du Gauche, donc, implicitement, son leadership sur le Front de Gauche. Quittant le navire qu’il avait lui-même bâti, il se lance dans la nouvelle aventure d’un improbable « mouvement pour une VIe République ». Cela signe la mort des ambitions électorales du Front de Gauche, comme le retrait de Besancenot pour Philippe Poutou, gentil et attendrissant, mais peu doué pour la politique, avait signé celle des ambitions électorales du NPA. C’est peut-être, d’ailleurs, la mort du Front de Gauche tout court, qui se réunit aujourd’hui dans une ultime tentative de « rassemblement » où il joue sa survie.

De l’autre côté, un sondage IFOP démontre l’insolente santé du Front national : si le premier tour de la présidentielle avait lieu dimanche prochain, Marine Le Pen arriverait en tête au premier tour dans toutes les configurations testées. Au second tour, elle serait battue par tous les candidats de l’UMP ; mais pas de tant que ça par Sarkozy (40% contre 60 %), et de moins encore par Fillon (43% contre 57%). Et, naturellement, dans l’hypothèse improbable où François Hollande arriverait au second tour, elle le battrait (54% contre 46%). Sans surprise.

En toute logique, cela devrait conforter François Hollande dans la volonté qui, j’en suis de plus en plus sûr, est la sienne depuis au moins les municipales, à savoir ne pas se représenter en 2017. Pourquoi diable irait-il s’infliger une défaite aussi humiliante et aussi prévisible ? Bien sûr, ce sondage n’est pas un pronostic : bien des choses peuvent changer en trois ans, et Hollande a encore du temps avant de prendre sa décision finale ; mais il y a très peu de chances qu’il puisse remonter la pente, et je le crois assez lucide pour s’en rendre compte. À mon avis, plutôt que de s’entêter avec interroger les gens avec l’hypothèse Hollande, les sondeurs feraient bien de commencer tout de suite à les tester sur Valls ou Montebourg (Royal et Aubry, à mon avis, ont manqué leur chance).

Reste à s’interroger sur les causes de la différence de trajectoire entre les deux Fronts. Pourquoi le Front national n’arrête-t-il pas de grimper depuis sa fondation en 1972 (c’est-à-dire il y a quand même plus de 40 ans), alors que le Front de Gauche agonise après à peine 5 ans d’existence ?

Pour le savoir, comparons d’abord la structure de ces deux ensembles. On note une similarité : ils fédèrent des groupes aux cultures assez différentes. Le Front de Gauche rassemble les communistes, qui sont pour la plupart favorables à la réindustrialisation du pays, au nucléaire, bref à peu près dénués de toute sensibilité écologique, et le Parti de Gauche, bien plus évolué sur les questions environnementales, auxquels il faut ajouter quelques courants marginaux dont on voit mal a priori quelles spécificités justifient leur existence autonome. Le Front national, pour sa part, a permis de faire militer côte à côte des catholiques traditionnalistes et des écologistes néo-païens, des pétainistes antisémites et des islamophobes, des ultra-libéraux et des partisans d’un État-providence fort. L’un dans l’autre, les écarts de doctrine les plus importants sont donc plutôt du côté du FN, ce qui, en toute logique, devrait constituer une faiblesse.

Mais cette faille est en réalité compensée par la force de la structure, de l’organisation. En effet, le FN a une forte culture du chef. De fait, il n’a connu que deux présidents : Jean-Marie Le Pen de sa création à 2011 (39 ans de règne !), et sa fille Marine Le Pen depuis cette date. La stabilité de l’équipe dirigeante est donc double, puisque la durée du règne de Le Pen père est renforcée par le caractère héréditaire, dynastique, de la transmission du pouvoir. En outre, le pouvoir du président du Front sur l’ensemble de ses composantes est très fort. Face à cela, le FdG est sans chef : on parle d’un « conseil national » du Front, dont on ne sait pas très bien qui le compose ; probablement les représentants de toutes ses composantes. Mais il n’y a aucune autorité qui les surplomberait et chacune d’elles fait absolument ce qu’elle veut sans avoir à en référer à qui que ce soit. On cherche en vain un organigramme, et le Front de Gauche ne semble même pas avoir de réel site Internet (il y a bien « Place au peuple ! », mais c’est davantage un blog, une compilation d’articles, de tweets et de communiqués divers que le site Internet d’un parti politique).

Leadership très fort d’un côté et totalement absent de l’autre : je crois qu’il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la cause du succès du premier et de l’échec du second. Pour achever de nous en convaincre, observons quelques crises récentes chez l’un et chez l’autre.

Décembre 1998 : Bruno Mégret quitte le Front national pour fonder le Mouvement National Républicain ; il emporte avec lui la moitié des élus et 40% des secrétaires départementaux du parti. On peut difficilement imaginer plus douloureux. Est-ce la fin du FN ? Que nenni ! Le MNR fait un (bien petit) feu de paille, mais il coule lentement, alors que, cinq ans à peine après la scission, Jean-Marie Le Pen accède au second tour de la présidentielle. Des scissions, il y en aura d’autres ensuite ; en 2008 et 2009, alors que le FN, affaibli par Sarkozy, se trouve en grande difficulté financière, des cadres comme Jean-Claude Martinez ou Carl Lang font encore défection ; le second fonde le Parti de la France et emporte avec lui d’autres historiques comme Bernard Anthony, une des figures de proue des catholiques traditionnalistes au Front. Mais une fois de plus, les départs semblent n’affecter aucunement le parti, qui retrouve un nouvel élan en 2011 avec l’élection à sa tête de Marine Le Pen, quand les « félons » et leurs créations disparaissent de la scène politique et surtout médiatique. In fine, le Front national se retrouve dans le trio de tête des plus importants partis de France.

De son côté, le Front de Gauche, après sa création en 2009, n’émerge qu’avec difficulté. À l’élection présidentielle de 2012, il réalise un score de 11%, assez honorable (après tout, c’est la première fois qu’un candidat situé à gauche du PS obtient plus de 10% des voix depuis Georges Marchais en 1981), mais qui reste en réalité assez modeste si on le compare à celui du FN (près de 18%) et si on le met en balance à la fois avec le génie charismatique de son candidat, Jean-Luc Mélenchon, et avec l’absence de réelle concurrence à sa gauche (Philippe Poutou et Nathalie Arthaud totalisant, à eux deux, moins de 2% des voix). Ensuite, le déchirement vient vite : aux municipales, puis aux européennes de 2014, les différentes composantes du Front ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la stratégie à mettre en œuvre, en particulier par rapport au Parti socialiste. Elles s’engagent désunies dans ces batailles et, bien logiquement, s’y fracassent. Fatigué, et sentant probablement l’échec poindre, Mélenchon se retire durant l’été.

Moralité ? Quand on a un véritable capitaine dans le bateau, le départ de marins rebelles sur une barquette, même accompagné de pas mal d’officiers, n’est pas un très gros problème. Mais quand on n’en a pas, le bateau n’a pas de cap et coule sur le premier récif venu. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Il manque donc à la gauche radicale, comme je le dis depuis longtemps, la faculté à se soumettre : se soumettre à quelqu’un avec qui on n’est jamais parfaitement d’accord, parce qu’on n’est jamais parfaitement d’accord avec personne, et parce qu’on se souvient qu’on n’accomplit jamais rien tout seul, qu’il faut donc se regrouper, et qu’un groupe sans autorité est voué à l’échec. La force du FN, c’est qu’un catholique traditionnaliste est capable de se soumettre à Marine Le Pen, alors même qu’elle affirme qu’elle ne reviendrait pas sur la loi Veil en cas d’accession au pouvoir, parce qu’il préfère quand même le gouvernement de Marine Le Pen à celui de François Hollande ou même de Nicolas Sarkozy. La faiblesse du FdG, c’est qu’un communiste n’est pas capable de se soumettre à Mélenchon, parce qu’il préfère voir la droite arriver au pouvoir plutôt que de laisser la place à quelqu’un qui n’est pas issu précisément de son parti.

Que la droite se rassure : la vraie gauche n’est pas prête d’arriver au pouvoir.



*** EDIT ***

Rajoutons-en une petite couche, puisqu’un nouveau sondage vient de tomber : le premier enseignement est que 85% des Français ne souhaitent pas qu’il se représente en 2017, et ils sont encore 55% à penser qu’en effet, il ne sera pas candidat. Bon, pas de surprise.

Ça devient plus intéressant après : 23% des sondés souhaitent qu’il convainque des personnalités de droite et du centre à participer au gouvernement. Ils ne sont que 12% (deux fois moins !) à souhaiter qu’il convainque des personnalités du FdG ou d’Europe-Écologie-les-Verts à faire de même. EELV, un autre parti qui a un gros problème de leadership.