mercredi 17 août 2016

La polémique à la con de l’été : le burkini

Chaque été, les médias comme les politiciens ont besoin d’une bonne polémique débile. Son utilité est multiple et solidement établie ; car en été, l’activité politique est assez faible. Du coup, la polémique-à-la-con-de-l’été permet aux politiciens de se rappeler au bon souvenir de leurs électeurs, et aux médias d’avoir quelque chose à dire dans une période de basses eaux assez angoissante pour eux. Car d’ordinaire, hors de la météo, c’est le calme plat ; et donc, une fois épuisé le stock de cierges que certains journalistes brûlent chaque année pour avoir une belle canicule ou une inondation miraculeuse, il faut bien trouver de quoi bourrer les JT.

Cette année, la polémique-à-la-con-de-l’été cumule les ingrédients essentiels d’une bonne dispute, le cul et la religion. Comme il s’agit de l’islam, dans le contexte d’attentats à répétition, il y a de la cohérence. Tout était là pour que la mayonnaise prenne ; et on n’est pas déçus, elle prend. On ne peut se départir de l’idée que, décidément, ça témoigne de la bassesse abyssale aussi bien du niveau du débat politique que de celui de l’éducation populaire. Bien sûr, pour les politiciens, c’est aussi une manière de masquer leur incompétence et les mauvaises nouvelles qui en sont le signe manifeste : quelque part, c’est de bonne guerre. Que ça marche auprès du populo, c’est mauvais signe. Mais bon, rien dont, avec un peu de lucidité, on ne soit bien conscient depuis quelque temps déjà.

J’aurais pu, évidemment, ne pas en parler du tout ; mais plus la chose avance, plus je me dis qu’il y a quand même quelques constats de bon sens à tracer, et quelques principes à rappeler.

Premier constat : le burkini, c’est moche. Voyez plutôt :


On aura beau dire, on aura beau faire, la pose à la fois aguichante et classieuse n’y changera rien : c’est moche, inesthétique au possible.

Deuxième constat : ça ne répond pas au but affiché. Si l’idée est pour les femmes de ne pas attirer l’attention des hommes, c’est complètement raté : sur une plage française, le meilleur moyen pour que tout le monde vous mate est certainement de porter un burkini.

À moins, évidemment, que le but affiché ne soit pas le but réel. Car si se cacher (ou cacher sa femme…) aux regards forcément concupiscents des hommes fait partie de l’objectif de certaines femmes en burkini (et de certains de leurs maris…), j’incline à penser que certaines, et surtout celles qui choisissent de le mettre elles-mêmes, hors de toute pression familiale, veulent avant tout faire passer un message ; un message qui, en gros, pourrait se résumer ainsi : « je conchie votre modèle culturel ; fondamentalement, je considère vos plages comme un vaste lieu de prostitution où, selon votre sexe, vous êtes soit pute, soit client ; et moi qui ne suis pas une débauchée, moi qui ne me vautre pas dans le stupre, la luxure et la fornication, je vais vous montrer que je ne m’assimile pas. » Auquel cas, en effet, le burkini est efficace, car le message passe.

Troisième constat : le burkini est réactionnaire. Il l’est même doublement. Cachant le corps, il implique que ce dernier est au fond un objet de honte, et que ce qu’on en fait, principalement le sexe, doit être fait de manière bien encadrée (si possible par une autorité religieuse), et toujours avec un fond de culpabilité. Pour moi qui aime le corps dans sa nudité, pour moi qui trouve qu’il n’y a pas grand-chose au monde qui soit plus beau que le corps humain, pour moi qui considère le sexe comme le domaine qui, parce qu’il est le plus intime qui soit, est aussi celui qui devrait le plus échapper aux autorités extérieures au couple et à l’individu, et donc celui de la plus grande liberté possible, le burkini ne peut que symboliser tout ce que j’exècre en la matière.

Réactionnaire, le burkini l’est également, bien sûr, parce qu’il est sexiste. On va me dire que certaines femmes le choisissent librement, et c’est vrai ; mais ça n’enlève rien au fait qu’il est sexiste. Le choix des femmes n’a rien à voir là-dedans : à partir du moment où une obligation, une contrainte, une restriction est imposée à un sexe, et même si ce sont les individus eux-mêmes qui se l’imposent, elle relève du sexisme. Si je me menotte moi-même les deux pieds et une main à un poteau et que je lance ensuite la clef à quelqu’un d’autre, j’ai beau l’avoir fait moi-même, je n’en suis pas moins attaché.

Bref, on peut avoir toutes les raisons du monde de détester le burkini et d’être choqué par lui. Moi-même, voyez, je le déteste, et il me choque. Mais est-ce une raison suffisante pour l’interdire ? Je ne vois pas bien pourquoi. Être choquant, être contraire à une culture, à une civilisation ou à ses valeurs n’est pas un motif valable d’interdiction, il me semble. La liberté de se vêtir comme on l’entend est un droit fondamental : on ne peut pas la restreindre sans un motif grave et sérieux. Or, dans le cas du burkini, on voit mal lequel invoquer.

Évidemment, chez nous, le problème est rendu plus complexe par une situation juridique désastreuse et des lois évidemment mauvaises. En effet, la loi de 2004 sur le port des signes religieux à l’école a commencé à embrouiller les choses, à tout confondre et à s’éloigner de l’esprit de la loi de 1905 ; le débat sur la burqa et son interdiction dans l’espace public, de manière évidemment anticonstitutionnelle et contraire aux droits de l’homme, n’a fait qu’empirer les choses et les rendre plus obscures dans l’esprit de beaucoup.

Pour moi, les principes qui devraient nous guider sont assez simples :
1/ Les gens étant libres de se vêtir comme ils l’entendent, on ne peut interdire à quelqu’un de cacher son visage, même dans l’espace public (donc la burqa devrait être légale).
2/ Inversement, personne ne doit être contraint de porter un vêtement qu’il ne désire pas porter.
3/ Dans le cadre d’un service publique ou d’une administration, puisque nous sommes dans un État laïc, les fonctionnaires ne doivent pas faire état de leurs convictions religieuses (et ce même si, je le rappelle, la laïcité n’est pas selon moi le meilleur moyen d’organiser les rapports entre les Églises et l’État).
4/ En revanche, les usagers d’un service public (par exemple les élèves) peuvent faire état de ces mêmes convictions.
5/ Dans le cadre d’un service public ou d’une administration, les agents de l’État doivent en revanche exiger de voir le visage de la personne avec qui ils traitent. En effet, si vous êtes libres de vous vêtir librement, vous ne pouvez pas imposer aux autres de n’avoir aucune idée de ce qu’est la personne avec qui ils traitent. En d’autres termes, si la burqa doit être légale dans la rue, il est normal qu’on demande à qui la porte de dévoiler son visage quand elle entre dans un établissement scolaire, un tribunal, une administration etc.
6/ De même, tout particulier (commerçant ou autre) qui gère un espace privé ou semi-public peut exiger des personnes avec qui il traite de dévoiler leur visage.

Les choses sont donc bien claires : la burqa comme le burkini doivent être légaux, et on ne voit pas bien sur quelle base juridique on pourrait les interdire. Partout où des arrêtés anti-burkini sont pris par les autorités municipales, il faut donc que des particuliers ou des associations saisissent la justice pour les faire casser.

Inversement, il est proprement inconcevable d’organiser des « journées burkinis », ou plus généralement des événements où le burkini serait obligatoire (ce site explique fort bien sur quelles bases légales on peut faire interdire ce type d’événements). Si nous sommes pour la liberté en la matière, il faut l’être jusqu’au bout. Ce vêtement ne saurait être imposé, même pour un temps ou sur un espace restreints.

Je terminerai en disant que cette autorisation du burkini, en plus d’être de bon sens, nous permettrait de mettre les intégristes et les réactionnaires de tous poils face à leurs contradictions, et ce pour deux raisons.

La première, c’est que ceux qui défendent la possibilité de mettre un burkini en France devraient aussi, s’ils le font vraiment au nom de la liberté, défendre la possibilité de mettre un bikini en Arabie saoudite. Que chacun donc demande à ceux qui participent aux débats de se positionner sur le sujet : le tri sera vite fait entre les véritables défenseurs de la liberté et ceux qui veulent seulement voiler le corps des femmes.


La seconde, c’est que si on autorise le port du burkini sur nos plages, alors même qu’il choque, à l’évidence, de nombreux Français, c’est bien que le simple fait de choquer quelqu’un ne saurait constituer le fondement d’une interdiction légale. Et donc, ceux qui défendent le port du burkini perdent toute cohérence s’ils se mettent à réclamer, mettons, l’interdiction des caricatures de Mahomet, ou plus généralement le retour du délit de blasphème, au simple motif qu’elles peuvent choquer des croyants. Là encore, forcer les gens à se positionner là-dessus fera, sans mauvais jeu de mots, tomber bien des voiles.