samedi 15 juillet 2017

Réintégrons les tradis de la FSSPX à l’Église !

Tout le monde en parle, alors parlons-en : les lefebvristes pourraient être prochainement réintégrés dans l’Église via une prélature personnelle. Et ça y est, comme dans une classe de terminale ES, je sens bien qu’au bout d’une phrase, j’ai perdu les neuf dixièmes de mon auditoire. Lefebvristes ? Prélature personnelle ???

Point histoire. De 1962 à 1965, le concile de Vatican II fut à l’origine d’un immense aggiornamento de l’Église. Sur les dogmes, sur la morale, sur les rites, il fut un grand moment de réforme de catholicisme dans le sens d’une modernisation et d’une ouverture au monde. Évidemment, de nombreux fidèles, mais aussi des évêques, s’opposèrent à ces évolutions. Parmi eux, le plus virulent était sans doute Marcel Lefebvre. Ses grands refus : la liberté religieuse, l’œcuménisme, le dialogue inter-religieux, la messe en langue vernaculaire, pour l’essentiel.

En 1970, il fonde la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), qui regroupe des prêtres fidèles à l’ancienne doctrine, et le séminaire d’Écône, en Suisse, destiné à en former de nouveaux et ainsi à renouveler leurs troupes. En 1976, suite à sa décision d’ordonner des prêtres sans autorisation du Saint-Siège, Marcel Lefebvre est frappé de suspens a divinis (concrètement, il n’avait plus le droit d’administrer les sacrements). En 1988, il va plus loin et ordonne quatre évêques, toujours sans autorisation papale. Il est alors frappé d’excommunication. Il refuse la sentence, ce qui donne naissance à un schisme au sein de l’Église catholique.

Avant d’aller plus loin, il faut parler un peu du fond. La question essentielle que posait la FSSPX était la suivante : les enseignements du Concile de Vatican II étaient-ils, oui ou non, tous compatibles avec le Magistère antérieur de l’Église ? Et sur ce point, la réponse est claire : non, ils ne l’étaient pas. Beaucoup d’idées professées par Vatican II non seulement ne sont pas compatibles avec ce que l’Église avait auparavant affirmé, mais il y a quelques siècles de cela, elles auraient même conduit au bûcher ceux qui les auraient tenues publiquement. Ce que les conservateurs appellent « l’herméneutique de la continuité », à savoir la tentative d’interpréter les textes de Vatican II en conformité avec la totalité du Magistère et de la Tradition, est une pure illusion, vouée à l’échec.

Les exemples sont légions. Je ne peux en citer ici que quelques-uns. En 1864, le Syllabus de Pie IX établit une liste des propositions qui doivent être tenues pour fausses par tout catholique. Parmi elles : « Il est libre à chaque homme d’embrasser et de professer la religion qu’il aura réputée vraie d’après la lumière de la raison. » (§ XV). Ou encore : « C’est avec raison que, dans quelques pays […], la loi a pourvu à ce que les étrangers qui s’y rendent y jouissent de l’exercice public de leurs cultes particuliers. » (§ LXXVIII) De la même manière, en 1832, Grégoire XVI, dans son encyclique Mirari vos, condamne aussi bien la liberté de la presse que la liberté de conscience.

Or, toutes ces condamnations frappent des idées reconnues vraies par Vatican II. Dignitatis humanae affirme ainsi la liberté religieuse et la possibilité pour toutes les religions d’enseigner et de manifester leur foi publiquement. Lumen gentium affirme que les musulmans et les chrétiens adorent le même Dieu. Nostra ætate va plus loin en posant la présence d’une vérité dans les religions non chrétiennes et en promouvant le dialogue interreligieux.

Je passe rapidement sur le mythe qui voudrait que tout cela ne serait pas bien grave, puisque Vatican II serait un Concile « pastoral » et non pas « dogmatique ». Faut-il rappeler que, sur les quatre constitutions produites par le Concile, deux sont qualifiées de « dogmatiques » ? Dont, justement, la très critiquée Lumen gentium.

Force est donc de le constater : sur la question de savoir si les enseignements de Vatican II étaient tous compatibles avec la Tradition et le Magistère antérieurs, Marcel Lefebvre et la FSSPX avaient raison ; ils ne le sont pas. Il faut donc en effet faire un choix : soit on est fidèle à la Tradition antérieure, soit on est fidèle à Vatican II, mais on ne peut pas être fidèle entièrement aux deux à la fois : ce serait contradictoire.

Ce point étant réglé, revenons à l’histoire. Depuis le schisme de 1988, la FSSPX continue son œuvre, et le dialogue entre elle et le Vatican n’a jamais été rompu, sans pour autant parvenir à le résorber. Mais depuis quelques mois, on parle de plus en plus de la possibilité de réintégrer officiellement les tradis de la FSSPX en créant pour eux une prélature personnelle. Pour faire vite, une telle institution (créée, ironie de l’histoire, par le Concile de Vatican II…) regroupe des clercs – diacres, prêtres et évêques – autour d’un engagement particulier ; ils sont placés sous l’autorité d’un prélat qui lui-même dépend directement du Saint-Siège. Les prélatures personnelles sont assez proches des ordinariats militaires destinés aux soldats catholiques, ou encore des ordinariats personnels qui regroupent les anciens fidèles anglicans ayant demandé leur rattachement à l’Église catholique.

La FSSPX pourrait donc prochainement devenir à son tour une prélature personnelle. Un évêque serait nommé à sa tête par la Fraternité, puis confirmé par le pape ; elle rassemblerait les prêtres et évêques qui demanderaient à la rejoindre ; elle aurait le droit de célébrer la messe comme elle l’entend (c’est-à-dire en latin et selon le rite de Pie V). Reste une question majeure : aurait-elle le droit de refuser certains enseignements de Vatican II ?

Pour l’instant, c’est sur ce point, et sur ce point seulement, que les discussions achoppent. Benoît XVI avait envoyé une multitude de signaux favorables à la FSSPX (motu proprio Summorum pontificum en 2007, levée des excommunications des évêques schismatiques en 2009…) et on s’attendait alors à un retour de la Fraternité dans le giron de l’Église. Mais le pape avait cherché à imposer à ses membres un « préambule doctrinal » établissant leur adhésion à l’ensemble des dogmes établis par le Concile, ce qu’ils avaient refusé.

Théoriquement, on en est toujours là. Mais le pape François, contrairement à Benoît XVI, n’est pas un dogmatique ; il se pourrait, même si à ce stade rien n’est encore certain, qu’il accepte de réintégrer la FSSPX à l’Église sans chercher à les faire plier sur le plan doctrinal. Il sait que, de toute manière, la plupart des membres de la Fraternité ne peuvent pas, en leur âme et conscience, accepter le Concile. S’il y a une qualité qu’on peut leur reconnaître, c’est la clarté, l’honnêteté, la franchise : quand ils ne sont pas d’accord avec quelque chose, ils le disent. Ils n’essayent pas, contrairement à bon nombre de conservateurs ou de traditionnalistes non schismatiques, de tordre les textes et de leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent pour faire croire que des contradictions pourtant éclatantes n’existent pas. Par conséquent, ils n’accepteront jamais aucun texte qui les ferait plier sur ce qui les dérange dans Vatican II. Et François se dit peut-être qu’après tout, ce ne serait pas un prix si élevé à payer pour mettre fin au schisme.

Face à cela, les réactions des catholiques réformateurs, d’ouverture ou « modernistes » se résument en général à un refus scandalisé. Certains vont même jusqu’à en faire une ligne rouge : « c’est eux ou nous ! S’ils reviennent, on s’en va. » Or, cela me semble parfaitement absurde ; et je crois même, pour ma part, que la réintégration des intégristes schismatiques dans l’Église serait une excellente nouvelle.

Ça vous semble paradoxal ? De toute évidence, je suis en désaccord total, radical, absolu avec les positions de la FSSPX. Sur tous les points qui ont donné naissance au schisme, je suis d’accord avec l’Église de Vatican II bien plus qu’avec eux. Si je veux les réintégrer, ce n’est donc évidemment pas parce que je soutiendrais leur position ; c’est parce que ça signifierait que l’Église n’imposerait plus aux fidèles l’acceptation de l’ensemble des dogmes professés pour se dire catholique.

Je crois que la plupart des gens ne mesurent pas l’immense révolution que cela représenterait dans l’Église. Une des choses dont elle crève, notre Église, c’est justement son dogmatisme. L’attachement aux dogmes, voilà notre faiblesse et notre grande tentation. On ne mesure pas assez tout ce qui découle de là. Sa première manifestation, c’est l’idée que l’Église a toujours eu raison, qu’elle n’a jamais erré, ne s’est jamais trompée ; idée si manifestement absurde qu’elle a éloigné du catholicisme de très nombreuses personnes. De là découlent d’autres inepties comme l’infaillibilité pontificale ou le mythe du développement continu et non contradictoire du dogme – encore de véritables repoussoirs.

Le premier pas vers la guérison de cette maladie mortelle, de cette addiction aux dogmes, c’est justement d’admettre l’évidence : il n’est pas besoin d’adhérer à l’ensemble de ce que l’Église a toujours reconnu comme vrai pour se dire catholique. De toute manière, si c’était nécessaire, des catholiques, il n’y en aurait aucun. Personne, absolument personne, n’adhère entièrement à l’intégralité du Magistère ; ceux qui prétendent le contraire soit ne le connaissent pas assez, soit son de mauvaise foi. Cela, l’Église ne veut pas encore le voir. Mais accepter le retour des lefebvristes sans les faire plier sur Vatican II, ce serait enfoncer un énorme coin dans ce mythe destructeur. Car si on accepte que la FSSPX revienne sans adhérer à Vatican II, ça signifie que nous, en retour, nous avons le droit de refuser Vatican I sans cesser pour autant de nous proclamer catholiques. Pour faire simple, l’Église reconnaîtrait enfin, réellement, le primat de la conscience personnelle sur l’enseignement magistériel.

Bien sûr, il faudrait se battre pour éviter que les autorités romaines ne fassent deux poids, deux mesures. Mais ce combat serait gagné d’avance, car il aurait pour adversaire une contradiction logique.

Il ne faut donc pas avoir peur d’un retour des lefebvristes au sein de l’Église : bien au contraire, il faut l’espérer et y travailler ! D’abord parce que, en toute logique, nous qui revendiquons pour nous-mêmes la liberté de conscience et le droit de critiquer l’enseignement de l’Église, nous ne pouvons pas raisonnablement refuser ces mêmes droits à nos frères traditionnalistes. Si nous voulons avoir le droit de critiquer l’enseignement de l’Église en matière de contraception ou de prêtrise des femmes, il faut bien leur laisser celui de le critiquer aussi en matière d’œcuménisme ou de liberté religieuse ! Mais aussi parce que, d’un point de vue stratégique, un retour de la FSSPX sans capitulation doctrinale serait un précédent sur lequel nous pourrions à jamais nous appuyer à l’avenir.

De même que le Christ nous rappelait que nous n’avons guère de mérite si nous faisons du bien à nos amis, je dirais que nous n’en avons pas plus si nous n’acceptons dans l’Église que ceux qui sont plus ou moins d’accord avec nous. Depuis le XIXe siècle, l’Église est fracturée, et les traditionalistes essayent de nous en chasser au motif que nous refusons des dogmes de l’Église. Maintenant que le pape est un peu plus de notre côté, ne nous abaissons pas à leur niveau. Montrons-leur que nous les accueillons au contraire et que, même si ce n’est pas réciproque, nous les reconnaissons comme nos frères. Assumons nos désaccords, traitons-les en adversaires, mais pas en ennemis. La cohabitation au sein de la même Église sera sans doute plus difficile que de construire deux Églises séparées, une pour eux et une pour nous, mais je crois tout de même que sur ce chemin ardu, nous avons beaucoup à gagner.