jeudi 18 mai 2017

Le Président des morts

Plaudite, acta est fabula : après cette belle campagne, voilà M. Macron élu et investi, on a un premier ministre et même un gouvernement, et voilà la France En Marche ! Il n’y a pas lieu de se plaindre. Nous avons évité le pire, et je suis intimement convaincu que nous ne pouvions pas avoir mieux. Alors quoi ? Musique !

Certains y croient encore, que mieux était possible. Pourtant, un examen lucide des résultats devrait les convaincre du contraire. Pour ce qui est du second tour, la complexité des motivations des électeurs rend toute analyse presque impossible. Beaucoup ont voté Macron sans adhérer le moins du monde à son programme et pour des raisons uniquement stratégiques. Mais il en va de même pour Le Pen, qui a attiré un vote de colère qui ne correspond nullement à un soutien de son programme, ni a fortiori de la totalité de son programme. Le niveau de l’abstention ainsi que des votes blancs et nuls est sans aucun doute intéressant et traduit un rejet particulier des deux finalistes, mais aussi un rejet plus général de la vie politique française. Mais bon, ça, on le savait déjà.

L’analyse du premier tour, elle en revanche, est sans appel. Arthaud et Poutou, c’est-à-dire ceux qui voulaient renverser le Système pour en instaurer un autre, complètement différent car basé sur l’égalité, ont rassemblé à eux deux 1,32% des inscrits – autant dire qu’ils n’avaient aucune chance et que leur projet de gauche radicale est ultra-minoritaire dans le pays.

Mélenchon et Hamon, ceux qui voulaient une profonde amélioration du Système sans qu’on puisse pour autant parler de son renversement, ont rassemblé à eux deux 19,65% des inscrits. C’est bien, c’est même complètement inespéré pour eux ; mais il faut souligner deux choses. La première, c’est que, là encore, beaucoup ont voté pour l’un des deux sans pour autant adhérer pleinement à son projet et pour des raisons avant tout stratégiques, ou parce qu’il leur semblait le moins mauvais des candidats en lice – j’en suis. La seconde, c’est que même s’il s’agit pour eux d’un très bon score, leur projet d’une amélioration profonde du Système dans le sens de l’écologie et de l’égalité reste très minoritaire, puisqu’il rassemble moins d’un électeur sur cinq.

Le Pen et Dupont-Aignan étaient en quelque sorte le symétrique de Mélenchon et de Hamon. Comme eux, ils voulaient une réforme profonde du Système sans pour autant qu’on puisse parler de son renversement. Mais à la différence de ces derniers, l’application de leur programme aurait abouti à un durcissement du Système, et les choses auraient été encore bien pires qu’aujourd’hui. Il n’en reste pas moins qu’à eux deux, ils ont totalisé 19,70% des inscrits – très légèrement plus, donc, que le duo Mélenchon-Hamon. Évidemment, tous ceux qui ont voté Le Pen, on l’a dit, n’adhéraient pas forcément pleinement à son programme ; mais il faut le répéter, c’était tout autant le cas pour Mélenchon.

Premier enseignement de ce scrutin, donc : parmi ceux qui veulent une réforme en profondeur du Système, il y a davantage de partisans d’une réforme identitaire et inégalitaire que d’une réforme égalitaire et écologiste. En outre, Marine Le Pen semble mieux incarner la colère et la protestation populaire contre le gavage des élites que Jean-Luc Mélenchon.

Inversement, la perpétuation du Système sur les mêmes valeurs et en continuant à le durcir était défendue par deux candidats, Macron et Fillon, qui ont totalisé 33,35% des inscrits. Certes, ils ne sont pas majoritaires non plus ; mais enfin, leur projet, qu’on peut globalement résumer par « continuons à privilégier les riches » (avec des nuances entre les deux, bien sûr, mais de la même manière qu’il y avait aussi des nuances entre Mélenchon et Hamon ou entre Le Pen et Dupont-Aignan), reste celui qui emporte la plus large adhésion populaire, en rassemblant plus d’un électeur sur trois.

Bilan des courses ? Si on regarde les deux grands enjeux de notre temps, à savoir la lutte contre la crise écologique et la lutte contre les inégalités, on peut dire qu’ils ont pris une sacrée claque électorale. Seuls 20,97% des inscrits les ont considérés comme des priorités suffisamment importantes pour en faire le facteur déterminant de leur vote ; inversement, 54,80% des inscrits ont considéré que l’urgence était ailleurs (dans l’immigration, dans le mariage pour tous, dans la casse du Code du travail etc.). Difficile de rêver meilleure confirmation des thèses ardoriennes : le peuple est peu conscient des grands enjeux et des véritables urgences de notre temps, peu à même de faire des choix informés et rationnels en ne cédant pas à ses peurs immédiates mais en privilégiant le temps long, et la démocratie apparaît donc comme un modèle dépassé, qui a été très utile à une certaine époque, mais qui n’est plus adapté à la Crise que nous traversons.

La victoire de Macron est donc évidemment celle du Système : un banquier président, un ancien d’Areva premier ministre, on nage en plein Système technicien. L’industrie – du nucléaire en plus ! – et la finance qui la soutient sont au sommet de l’État. Ce vieux Système, bien sûr, se donne le visage du neuf : un homme jeune qui prétend porter et incarner un renouveau en profondeur de la vie politique. En réalité, il ne fait que clarifier les choses : en cassant les partis de gouvernement, de droite comme de gauche, pour en rassembler les parts les plus centristes, il ne fait que réunir ceux qui, au fond, ont toujours été d’accord – l’absence de toute alternance réelle en 2012 en est bien la preuve.

Le président Macron illustre donc à merveille la phrase de Lampedusa : « si nous voulons que tout reste pareil, il faut que d’abord tout change ». Macron, c’est un masque : le masque du renouveau sur des politiques vieilles de plus de quarante ans. Et ça fonctionne : les gens marchent. Ils y croient. Ils lui donnent sa chance.

Tout ça rappelle furieusement Barack Obama : il était jeune, il était noir, il voulait incarner le renouveau. Pour quel résultat ? Pas grand-chose. Pas rien, on est bien d’accord ! Il y a eu l’obamacare (qui est déjà en train d’être démonté), il y a eu quelques timides avancées sur l’écologie (mais là encore on recule déjà), et en fin de compte il valait mieux lui que ses opposants. Mais bon, Guantanamo n’a pas été fermé, on n’a pas mis de frein à l’espionnage de masse, et globalement les choses ont continué façon « business as usual ». Ça n’a pas été une surprise pour moi ; et croit-on vraiment que Macron va réussir là où Obama a échoué ?

L’évangéliste Matthieu prête au Christ cette parole : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts[1] ». Cette élection présidentielle, et les soubresauts politiques qu’elle traduit et qui se voient dans tous les pays développés, se résument à mon avis à cette phrase, et Emmanuel Macron, c’est le Président des morts. Il incarne un vieux Système, vieilli, cassé, usé jusqu’à la corde, qui ne fonctionne plus depuis longtemps, et qui s’épuise à chercher à tourner encore. Il incarne en fait un mort debout, qui n’a pas d’autre avenir que de cesser de faire illusion, c’est-à-dire de finir par s’écrouler pour de bon et de disparaître.

L’avenir, c’est à nous qu’il appartient : à nous tous qui ne cherchons plus à combattre le Système, mais qui construisons quelque chose à côté de lui, à nous qui semons les graines de ce qui poussera quand le vieil arbre mort et pourri sera tombé et ne sera plus. À nous qui rions de voir tous ces ardents défenseurs du Système, tous ces thuriféraires de l’ordre établi, tous ces gardiens du vieux temple, prendre la posture de l’anti-Système.

Alors ne comptez pas sur moi, aujourd’hui, pour une autre analyse politique. Ne comptez pas sur moi pour gloser avec les poules, pour décrypter le comportement politique de Marion Maréchal-Le Pen ou de la France Insoumise, pour m’inquiéter du sort et de l’avenir des partis traditionnels ou du clivage gauche-droite ou pour pronostiquer le résultat des législatives. Tout ça, c’est très amusant, très excitant, et je me connais, j’y replongerai vite, parce que c’est exaltant, de se baigner dans les vagues. Mais justement, ce n’est que cela : les vagues, et même pas si grosses que ça, les vaguelettes qui agitent la surface de l’eau. Tout cela, c’est l’écume ; tout cela, c’est transitoire. Ne vous inquiétez pas trop que ce soit Édouard Philippe plutôt que Jean-Yves Le Drian qui soit premier ministre : ça n’a, sur le long terme, aucune conséquence. Regardez le soleil couchant du vieux monde en train de mourir, contemplez-le, analysez-le, mais ne perdez pas votre temps à essayer d’empêcher la nuit de tomber. Mettez votre énergie à construire ce qui sera là au matin.



[1] Évangile selon Matthieu, 8, 22.

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